Dans une lettre publiée par le Financial Times, Nigel Williams, président de Royalton Partners au Luxembourg, réagit vivement à un article affirmant que les sociétés britanniques de private equity recourent de plus en plus à des juridictions «offshore», soulevant des inquiétudes en matière de transparence. Pour Williams, le raccourci est trompeur: «Le Luxembourg n’est pas une juridiction offshore, mais un État membre de l’Union européenne», écrit-il, rappelant son accès direct au marché de l’épargne européen depuis le Brexit.
La lettre vise un article du FT citant une étude de Paul Lavery, chercheur à l’Université de Glasgow, qui documente l’évolution des structures juridiques des fonds de private equity gérés par des acteurs britanniques sur la période 2000–2025. L’étude montre que la part des véhicules domiciliés hors du Royaume-Uni a fortement augmenté au fil du temps, passant d’un peu plus de 10% au début des années 2000 à plus de 60% sur la période récente. Parmi ces domiciles figurent principalement Guernesey et le Luxembourg.
Mais le point central, absent de nombreuses lectures médiatiques, est méthodologique. Dans son papier académique, Paul Lavery utilise le terme «offshore» dans un sens strictement statistique: il classe comme offshore-domiciled l’ensemble des fonds qui ne sont pas enregistrés au Royaume-Uni. Le Luxembourg est donc rangé dans cette catégorie non pour des raisons fiscales ou réglementaires, mais uniquement parce qu’il s’agit d’une juridiction non britannique, au même titre que Guernesey ou Jersey. L’étude ne qualifie à aucun moment le Luxembourg de paradis fiscal et ne compare pas les niveaux de sévérité réglementaire entre juridictions.
Nigel Williams répond néanmoins sur le terrain de la régulation. Il souligne que la directive européenne sur les gestionnaires de fonds d’investissement alternatifs (AIFMD) impose, dans de nombreux États membres, que les investisseurs institutionnels – fonds de pension et compagnies d’assurance notamment – investissent dans des fonds conformes à ce cadre. Selon lui, les fonds britanniques, désormais hors de l’UE, ne répondent plus à cette exigence, ce qui pousse naturellement les gestionnaires à créer des fonds luxembourgeois afin d’accéder aux réservoirs de capitaux professionnels européens.
Il rejette également toute idée de moindre transparence réglementaire: «Affirmer que les règles de connaissance du client et les obligations de reporting au Luxembourg et dans l’UE sont moins strictes qu’au Royaume-Uni est absurde», écrit-il, ajoutant que la transparence est «totale devant les autorités de régulation européennes». Son propos vise ainsi la supervision prudentielle et la conformité, plutôt que l’accès du public aux informations.
Or, c’est précisément sur ce dernier point que porte l’analyse académique. Paul Lavery insiste sur le fait que les registres britanniques, en particulier Companies House, permettaient historiquement un accès détaillé aux structures des fonds, aux noms des investisseurs et, avant 2017, aux montants engagés. À mesure que les fonds se domicilient hors du Royaume-Uni et que les obligations de publication évoluent, ces informations deviennent moins accessibles au public et aux chercheurs. L’étude parle ainsi d’une opacité croissante «au regard du public», et non d’un affaiblissement de la régulation ou du contrôle exercé par les autorités.
Le décalage entre l’article du FT et la réponse de Nigel Williams tient donc moins à un désaccord sur les faits qu’à une confusion sur les termes. Là où l’étude utilise offshore comme une catégorie géographique opposée à UK-domiciled, la lecture médiatique tend à charger le mot d’une connotation fiscale ou réglementaire. Williams, de son côté, rappelle que le Luxembourg est avant tout un hub européen pleinement intégré au cadre réglementaire de l’UE et devenu, depuis le Brexit, un point de passage quasi obligé pour les gestionnaires britanniques souhaitant lever des capitaux institutionnels en Europe.