Les pionniers de la photographie ne seraient-ils pas plus ou moins amateurs, au sens où ces hommes et ces femmes n’ont bénéficié d’aucune formation ? Il est certain qu’ils se la sont créée. Puis, la pratique s’est développée. Pour réaliser une photographie, nous avons besoin d’un appareil plus ou moins sophistiqué, d’un photographe, a minima équipé d’un doigt pour appuyer sur le déclencheur, et surtout d’un regard.

La photographie amateur, une production déconsidérée

La photographie amateur s’inscrit dans l’ensemble plus large de la photographie vernaculaire, c’est-à-dire non artistique, et souvent liée à un but utilitaire. Elle correspond à l’immense majorité de la production photographique. Pourtant, elle est souvent déconsidérée. Ses thèmes sont généralement jugés triviaux et stéréotypés, en particulier pour les photographies de famille. Sa forme est également critiquée et épinglée pour son manque de technicité, ses ratés, son conformisme, parfois son mauvais goût. Les cadrages approximatifs et les yeux rouges semblent être l’apanage des photographes amateurs. Enfin, sa destination, le cadre personnel et privé, semble la distinguer clairement de la photographie professionnelle, qui comporte une dimension de reconnaissance publique et de rétribution financière. « Les sujets sont souvent communs entre les photos de professionnel et les photographes amateurs. Souvent, ce qui les différencie, c’est la qualité de vision, encore qu’il y ait de mauvais professionnels et de très bons amateurs », concède Pierre-Jean Amar, photographe et ancien enseignant de l’histoire de la photographie.

Le clivage entre photographie amateur et professionnelle est plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord. Les photographes professionnels ont largement repris les codes de la photographie amateur, soit par ses thèmes, soit par son style. Par ailleurs, certains photographes amateurs sont devenus professionnels, comme Vivian Maier. Nourrice de profession, elle accède à une reconnaissance internationale après sa mort, lorsque son œuvre est découverte par hasard en 2007 par John Maloof, un agent immobilier de Chicago. Selon l’historienne de l’art Éliane de Larminat, « la façon dont [Vivian Maier] est assignée photographe est comme un jugement contre les autres photographes autour d’elle, qui ne seraient que des amateurs, pas simplement par les images qu’ils produisent, mais aussi par la figure moins individuelle qu’ils présentent. »

Ainsi, la photographie amateur ne signifie pas nécessairement l’absence de compétence, loin de là, comme en attestent les clubs photo, dont les membres maîtrisent souvent des appareils complexes, mais aussi les étapes de développement et de tirage.

Pellicule intégrée et appareils portatifs, la photographie à portée de toutes et tous

Dans les années 1880, la photographie est encore une pratique très spécialisée, qui repose sur le procédé au collodion humide, qui demande de longues étapes de préparation et de développement des images. L’apparition de la technique au gélatino-bromure d’argent, signalée dès 1871, et généralisée dans les années 1880, fait figure de révolution. Ce procédé permet de ne plus développer immédiatement les clichés. L’invention de la pellicule, en 1888, et sa commercialisation par la firme Kodak en 1889, est un autre jalon, qui permet de se passer des plaques de verre. Les premiers appareils photographiques portatifs avec pellicule intégrée apparaissent à la fin du 19ᵉ siècle, notamment grâce à Kodak. Maniables et plus accessibles financièrement, ils mettent la photographie à la portée de tout un chacun. Le développement et le tirage sont pris en charge par Kodak, qui renvoie ensuite l’appareil chargé avec une nouvelle pellicule. Le rapport à la photographie devient donc moins technique et savant.

Le public des photographes potentiels se diversifie et donne lieu à un nouveau marché, riche d’opportunités commerciales. D’autres ruptures technologiques permettent la diffusion de la photographie au sein du grand public, comme les Instamatic, des appareils très simples et relativement abordables, mis sur le marché à partir de 1963, ou les appareils photographique instantanés, dont les plus connus sont les Polaroïd, apparus en 1948 et populaires dans les années 1960-1970. Les clichés instantanés, obtenus directement sans développement ni tirage, sont très populaires chez les amateurs, au point d’avoir parfois été considérés comme le symbole de la photographie amateur, même s’ils sont aussi plébiscités par les professionnels. Les appareils « jetables » sont également très associés au monde amateur.

Aujourd’hui encore, la photographie amateur est plus développée que jamais, et le numérique n’y est pas pour rien. Loin des critiques et du mépris pour cet « art moyen », d’après l’expression de Pierre Bourdieu, les clichés des amateurs sont précieux et peuvent devenir des documents et des sources pour l’histoire, la sociologie ou l’urbanisme.

Pour en savoir plus

Pierre-Jean Amar est photographe, historien de la photographie.
Ses publications :

  • Alger retrouvée – 1900-1940, éditions Herscher, 2022 .
  • Les 100 mots de la photographie, « Que sais-je ? », Presses universitaires de France, 2019.
  • Photomatous, textes et dessins de Xavier Mauduit, Arnaud Bizalion éditeur, 2018.
  • Une amitié avec Willy Ronis – 1972-2006, Arnaud Bizalion éditeur, 2017.
  • L’ABCdaire de la photographie, Flammarion, 2003.
  • Les 20 ans d’Aurélien, texte de Jacques Terrasa, Éditions Filigranes, 2001.
  • Histoire de la photographie, « Que sais-je ? », Presses universitaires de France, 1997.
  • La photographie, histoire d’un art, Edisud, 1993.

Éliane de Larminat est maîtresse de conférences en études visuelles dans le département d’études anglophones à l’Université Paris Cité.
Ses publications et contributions :

  • (dir. avec Daniel Foliard, Paul-Louis Roubert et Éléonore Challine) « Aveugler pour voir : flashs et révélations », revue Photographica, n° 11, 2025.
  • Houses and Homes. Photographier la maison aux États-Unis, 1930-1990, Le Point du Jour, 2020.

Références sonores de l’émission :

  • Montage des voix des photographes Raymond Depardon, Jacques Henri Lartigue, Bruno Réquillart, Guy Le Querrec et du sociologue Claude Grignon.
  • Extrait du film La Venue de l’avenir de Cédric Klapisch, 2025.
  • Le photographe Willy Ronis dans l’émission « Atelier de création radiophonique », France Culture, 1980.
  • Le photographe Martin Parr, France Culture, 2 juillet 2004.
  • Le peintre devenu photographe Jacques Henri Lartigue, France Culture, 12 décembre 1975.

Musique : « La Photographie » chantée par Pauline Carton.

Générique : « Gendèr » par Makoto San, 2020.