Par

Rémi Charrondière

Publié le

13 janv. 2026 à 17h12

Louise* a 79 ans, Marguerite* en a 23. Ces deux habitantes du pays de Fougères (Ille-et-Vilaine) partagent un point commun : l’un de leurs proches est alcoolique. Pour Louise, il s’agit de son mari. Dans le cas de Marguerite, c’est son papa.

Alors que le traditionnel mois sans alcool, appelé dry january par les anglophones, est en cours, elles ont accepté de prendre la parole pour témoigner. Parce que l’alcoolisme a de lourdes conséquences pour les proches. Et parce que grâce à un groupe de parole, elles ont réussi à les dépasser.

« Je suis devenue agressive »

« J’ai mis beaucoup de temps à me rendre compte que mon mari avait un problème d’alcool », entame Louise. « Je perdais complètement confiance en moi. J’étais angoissée tout le temps, j’avais peur, je le surveillais. »

Derrière ces angoisses, une situation devenue intenable à la maison. « Je n’avais jamais de sous, je passais les nuits à faire les comptes car on manquait beaucoup d’argent. Il s’engageait à payer certaines choses sans le faire. J’ai roulé sans assurance, j’ai été interdite bancaire sans avoir fait de chèque sans provision, parce qu’on avait un compte commun », raconte Louise.

« Petit à petit, j’ai fini par tout gérer. Et puis je me fâchais, je suis devenue une maman agressive, même avec mes enfants, je perdais confiance en mon mari, mais aussi en moi. »

Je me disais toujours : mais qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je n’ai pas fait ? Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Parce que je culpabilisais beaucoup et j’avais honte, en plus, de sortir avec lui, parce qu’il tenait des propos qui me dérangeaient beaucoup.

Louise, épouse d’un alcoolique

C’est finalement un ami du mari de Louise qui lui fait prendre conscience que cet enfer est lié à l’alcool. « Je pense que je faisais une dépression et j’en ai parlé avec un médecin, qui m’a conseillé d’aller voir des groupes. Donc, je suis allée voir les Alcooliques Anonymes à Rennes. Ils m’ont envoyée vers Al-Anon, qui s’adresse aux proches d’alcooliques. C’était en 1981. Et depuis, je fréquente toujours les groupes Al-Anon. »

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« J’ai grandi trop vite »

Marguerite, de son côté, découvre l’alcoolisme de son papa grâce à des sensibilisations dans le cadre scolaire. Elle a alors 16 ou 17 ans.

« Je suis restée un moment dans le déni. Je me disais que mon père n’était pas malade, que ce n’était pas possible, que ça ne pouvait pas être ça. Et ce n’est qu’après, quand j’ai commencé à faire mon bac et qu’il y avait beaucoup plus de prévention sur le sujet, que je me suis dit que je devais arrêter de me voiler la face, que ça ne pouvait forcément pas être autre chose », témoigne la jeune femme.

J’ai un peu fait comme tous ceux qui passent par là, je contrôlais l’alcoolisme de mon père, je vidais les bouteilles, je l’engueulais parce qu’il buvait beaucoup.

Marguerite, fille d’un alcoolique

« Ça me touchait parce que je m’inquiétais pour lui alors j’essayais de tout contrôler à la maison. J’ai beaucoup aidé ma maman, qui était elle aussi touchée et j’étais sur le dos de mon petit frère. Alors j’ai grandi beaucoup trop vite, comparé aux personnes de mon âge », se souvient-elle.

Marguerite se met à endosser des rôles qui ne sont pas les siens dans sa famille. Elle s’en veut beaucoup, aussi. « Je me disais que c’était à cause de moi que mon papa buvait, parce que j’étais dans des écoles privées qui coûtaient cher en raison de problèmes de dyslexie et de dysorthographie. Par contre, je n’ai jamais eu en honte de mon papa. Mais j’étais en colère contre lui. Et surtout, j’étais en colère contre moi. Parce que dans ma tête, je n’arrivais pas à le faire arrêter. Donc je faisais une fixette dessus. »

« Retrouver la sérénité »

« À un moment, on s’est engueulés sur le fait qu’il buvait et il m’a dit que si je n’étais pas contente, j’avais qu’à partir de chez eux. C’est ce que j’ai fait. J’ai habité seule deux ans, puis j’ai eu des problèmes qui ont fait que j’ai dû retourner chez mes parents. J’avais la boule au ventre. Je ne savais pas comment ça allait passer. Et en fait, je crois que j’ai jamais été aussi contente de revenir. »

Car entre-temps, Marguerite a pris conscience que l’alcoolisme est une maladie. « Ça m’a permis d’avoir une sérénité d’esprit, de ne plus m’inquiéter pour des choses qui sont futiles. Et ça m’a donné des clés pour aller mieux, pour reprendre soin de moi et reprendre ma place de fille dans ma famille », appuie-t-elle.

Et entre-temps, elle a aussi rejoint un groupe Al-Anon avec sa maman, sur recommandation de son père, qui a réussi à arrêter l’alcool grâce aux Alcooliques anonymes. Elle y est aujourd’hui depuis deux ans et a même lancé un nouveau groupe, à Laval.

« Apprendre à penser à moi »

Au sein des groupes Al-Anon, dédiés spécifiquement aux proches et aux familles, c’est la parole qui est de mise, comme dans les groupes Alcooliques anonymes.

J’ai pu parler sans être jugée, j’ai pu pleurer autant que j’ai voulu, et j’ai appris petit à petit à reprendre confiance en moi, à ne plus dépenser cette énergie que je dépensais inutilement à surveiller, à essayer de cadrer tout ça, à me faire des plans de choses à faire, et à me concentrer sur ce que j’avais à faire.

Louise, épouse d’un alcoolique

Cet apaisement, « c’est grâce à l’amitié du groupe, grâce à tous les livres que j’ai pu lire car j’ai dévoré la littérature Al-Anon, j’ai appris à me déculpabiliser, à me réconcilier avec moi-même, et à ne plus surveiller mon mari, ce qui ne servait à rien, ne plus contrôler son alcool », témoigne Louise.

Louise poursuit : « La première chose que j’ai faite, c’est une séparation de biens, ce qui m’a permis de me sentir libre. Lui, il faisait ce qu’il voulait de son argent, et moi, au moins, je disposais de mon salaire. J’ai pu me débarrasser du contrôle, et je l’applique aussi dans ma vie maintenant, mes enfants sont adultes, depuis très longtemps, j’ai des petits-enfants, et dans mon entourage, j’essaie de rester à ma place. »

D’autant qu’au départ, « je pensais qu’on allait me donner une recette pour que mon mari arrête de boire, et en fait, c’était pour moi, pour apprendre à penser à moi et à bien vivre ».

« Je n’ai jamais été aussi proche de mon père »

Marguerite aussi a retrouvé l’apaisement. « Grâce aux Al-Anon et au programme, je ne peux pas dire que je vais pouvoir avoir la jeunesse que je n’ai pas eue, mais en tout cas, j’ai la sérénité de grandir avec le programme et de ne pas avoir de problèmes à cause de mon ancienne vie. J’ai appris à rester calme, à ne plus m’inquiéter pour des choses qui sont futiles comme avant. Je suis beaucoup moins stressée qu’avant et j’apprends à surmonter les choses différemment », apprécie-t-elle.

Surtout, « je n’ai jamais été aussi proche de mon père. Il y a eu beaucoup de choses qui se sont passées à cause de son alcoolisme qui a touché toute ma famille. Mais je n’ai jamais eu un père aussi à l’écoute que maintenant. Ou aussi proche, en tout cas. Et ça me fait du bien. »

« Se détacher avec amour »

Si le papa de Marguerite a réussi à stopper sa consommation avec les Alcooliques anonymes, le mari de Louise a eu plus de mal.

« Il ne pouvait pas arrêter de boire, je l’ai vu dans des états épouvantables, parce qu’il essayait de se sevrer tout seul », glisse-t-elle.

Je me souviens à l’époque où il n’y avait pas d’alcool à la maison. Je ne mettais pas du tout d’alcool. Et un jour, tout le monde n’avait bu que de l’eau ou des jus de fruits. Et il était complètement ivre, il sortait le chien sans arrêt et il avait des bouteilles cachées partout.

Louise, épouse d’un alcoolique

« Il a fini par passer plus d’un an dans les services de l’hôpital psychiatrique, et là, on a fini par entendre ce que je disais, qu’il faisait tout vraiment n’importe comment, et on m’a dit qu’il ne pourrait plus jamais rentrer chez nous, car il a un syndrome de Korsakoff, une conséquence de l’alcoolisme chronique (qui impacte gravement la mémoire à court terme, NDLR). »

« Il a vécu 12 ans dans un Ehpad en unité protégée, où il a pu arrêter de boire, petit à petit, parce qu’il n’était pas confronté à l’alcool. Puis, on a essayé de travailler un projet de vie pour lui et en 2022, il est revenu vivre à la maison, parce que financièrement, ça devenait difficile. Ça se passe plutôt bien, alors évidemment, il y a des troubles, mais mes enfants reviennent à la maison et je peux même dire que je suis heureuse. Je n’ai pas eu la vie dont j’avais rêvé, mais j’ai appris à vivre avec ce que j’ai, et à profiter de chaque instant. »

Louise ajoute : « Mon fils m’a dit : Mais maman, pourquoi tu n’as jamais quitté papa ? Je pense que je ne me sentais pas capable de le voir décliner et je crois que je n’aurais pas pu assumer qu’il meure dans la rue parce qu’il était rendu à un point vraiment terrible. J’avais peur. »

Quand on demande à Louise et Marguerite leur message aux proches d’alcooliques, elles répondent : « Ne restez pas seuls. Il faut apprendre à se détacher avec amour. Se dire que c’est une maladie et qu’on n’est pas responsable. »

Des groupes Al-Anon se réunissent à Rennes et Laval. Contact : 07 69 53 05 15 ou [email protected] Renseignements : https://www.al-anon-alateen.fr/

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