« La transmission de ses valeurs à ses enfants, c’est ça, la vraie noblesse », nous confiait en 2018 celui qui avait emprunté son pseudonyme à un roi de Naples autant qu’à un village du Puy-de-Dôme. Son Auvergne natale, l’auteur de « J’ai fréquenté la beauté » l’a souvent chantée. Sur sa famille, il était plus discret. Longtemps, il a caché l’existence de son premier fils, né en 1971, bien avant le succès. Aujourd’hui, celui-ci prend la plume pour raconter son père, décédé en mai 2023. Un portrait intime, parfois à rebours de l’image du poète ténébreux de la chanson française. Prof de droit à Lyon, Yann Bergheaud a aussi créé l’institut Jean-Louis Murat pour transmettre son héritage musical. Il prend la parole pour la première fois.
Paris Match. Pourquoi ce livre ?
Yann Bergheaud. Parce que je veux faire connaître mon père. Quand il était vivant, je pensais qu’il fallait qu’il donne sa propre version des choses. Il m’avait répondu : “Je n’écrirai pas d’autobio, parce que c’est mettre un pied dans la tombe.” Marc Besse, mon coauteur, lui avait proposé la même démarche. Donc, après sa mort, nous nous sommes retrouvés sur le fait qu’on devait s’y mettre.
Vous avez le sentiment qu’on le connaissait mal ?
Très mal. Ce n’était pas quelqu’un qui donnait beaucoup de clés, il lançait plein de fausses pistes. Il y a des gens qui l’écoutent, qui l’aiment et qui pensent le connaître, mais qui ne le connaissent pas. Et puis il y a tous ceux qui ne l’aiment pas ou qui ne l’écoutent pas et qui pensent aussi le connaître…
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On savait qu’il vous avait eu très jeune, à 19 ans, même s’il ne parlait jamais de vous… Pourquoi vous avoir caché ?
C’était un souhait de ma mère. Mes parents se sont séparés quand j’avais 5 ans, il ont divorcé en 1980, et quand mon père a commencé à être un peu connu, elle lui a demandé de ne pas parler de moi. Mais je n’ai pas été tant préservé que ça…
Vous vivez mal les premiers succès de votre père ?
On habitait alors à Clermont-Ferrand, où tout se savait. Mon père a d’abord pas mal galéré, son premier 45-tours était passé inaperçu, son premier album n’avait pas été défendu par la maison de disques. Quand le succès lui tombe dessus, en 1987, je n’ai pas envie que le regard des autres soit braqué sur moi en tant que “fils de”. Certains avaient aussi tendance à vouloir éclairer tout ce qu’il faisait. Je trouvais par exemple que Bayon, le journaliste de “Libération” qui allait jusqu’à photographier mon père dans son lit, au réveil, était très intrusif.
Durant vos cinq premières années, il a été un papa merveilleux. Puis il s’est éloigné. Pourquoi ?
La vie n’était pas forcément facile pour lui, à cette époque. Il était franchement déprimé parce qu’il galérait. En ce qui me concerne, il ne comprenait rien aux rythmes scolaires, aux vacances. Quand il venait me chercher pour une balade dans le Massif central, c’était souvent le dimanche, veille de rentrée. Donc on faisait tout très vite, à l’arrache. Il me prenait chez lui quand il en avait le temps. Peut-être avait-il été père trop jeune… Je l’ai compris quand je le suis moi-même devenu, bien plus tard.

Une jeune pousse et un photographe en herbe. Yann Bergheaud et son père Jean-Louis Murat, en 1974.
© DR

Une jeune pousse et un photographe en herbe. Yann Bergheaud et son père Jean-Louis Murat, en 1974.
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À l’adolescence, avez-vous été un garçon compliqué ?
Probablement… On a eu des engueulades à cette période, j’avais besoin de m’affirmer, j’étais aussi un peu en révolte contre lui et contre le monde entier. J’étais extrêmement engagé à gauche, je lisais Lénine, vous voyez ? [Il sourit.] Après mes 20 ans, tout cela s’est tassé. Quand il vivait à Clermont, je passais le voir. Puis il s’est installé à Douharesse, c’était plus compliqué, parce que c’était loin. Mais on se parlait, on s’écrivait des SMS, on échangeait des playlists, on discutait énormément musique. Il a toujours été là pour moi, pour mes filles.
«Il me disait que c’était à moi de décider de ma vie: “Curé ou sportif, tant que tu t’éclates, fonce”»
Y avait-il beaucoup de non-dits dans votre relation ? Vous a-t-il fait de la peine ?
Quand j’étais enfant, pour me construire, ça n’a pas toujours été simple. Ça m’a pesé de ne pas pouvoir parler avec lui. Mon père était un taiseux, tout se passait dans les regards… C’est aussi quelqu’un qui gardait plein de choses secrètes, parce qu’il avait une sensibilité extrême.
A-t-il suivi vos études ?
Tout le temps. Quand je me suis lancé dans le droit, ça lui paraissait abscons, mais il m’a posé beaucoup de questions pour comprendre. Il a toujours été derrière moi, tout en me disant que c’était à moi de décider de ce que je ferais de ma vie : “Curé ou sportif, tant que tu t’éclates, fonce.”

Yann Bergheaud avec ses parents, Michelle et Jean-Louis Murat, lors de sa communion solennelle. À La Bourboule, en 1983.
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La musique ne vous a jamais tenté ?
Comme lui, j’ai joué à un moment dans la fanfare du Réveil bourboulien. Mais je me suis vite rendu compte que je n’étais pas très doué, sans doute pas assez bosseur. En revanche, j’ai toujours beaucoup écouté de musique, y compris la sienne.
À quel moment avez-vous pris conscience de son métier ?
Très vite, j’ai eu l’image d’un papa qui travaillait énormément. Je me souviens du festival à La Bourboule dans lequel il avait joué avec Clara, son premier groupe. Moi, je m’occupais de la buvette, j’amenais les sodas. [Il sourit.] J’étais très admiratif de le voir sur scène. Même si, au début, il était un peu trop en retrait, son côté Lou Reed…
Ce n’était pas quelqu’un fait pour la vie de famille ?
Il en a toujours eu envie. Mais la sienne lui avait joué des tours, son père le laissant seul avec ma tante et ma grand-mère. Donc il n’a pas eu toutes les clés. Et il a été super maladroit. J’ai eu la trouille de lui annoncer l’arrivée de ma première fille, je ne savais pas comment il allait réagir. Et, en fait, quand elle est née, il a sauté dans sa voiture pour venir la voir à Lyon. Il l’a prise dans ses bras, comme s’il avait toujours tenu un bébé. C’était super émouvant.

L’une des dernières photos de famille de Jean-Louis Murat, avec sa petite-fille Lisa et Yann, à l’open de tennis du Sancy. Juillet 2022.
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«Il a parfois pris des positions indéfendables. Mais ses sorties sur Johnny Hallyday me faisaient beaucoup rire»
Est-ce qu’il s’adressait parfois à vous dans ses chansons ?
Toute son œuvre est imprégnée de sa vie, mais il utilisait des artifices pour que tout ne soit pas facilement appréhendable. Un titre comme “La débâcle”, par exemple, c’est pour moi, de manière indirecte. Il évoque la difficulté de vivre à Paris – nous avions passé deux ans rue Michel-Ange, dans le XVIe, et moi, gamin, je n’aspirais qu’à jouer dehors. Très tôt, aussi, il m’a demandé mon avis sur ses chansons. Au début, je n’osais pas trop lui répondre. Puis il m’a un peu secoué : “Tu dois avoir un avis, une opinion. Même si je suis ton père.” Alors, du coup, des opinions, j’en avais…
Vous n’aimiez notamment pas ses prises de parole éruptives dans les médias.
Et je ne me gênais pas pour lui dire. Ce n’était pas lui, ce genre de conneries, juste un moyen de défense. Je crois qu’il s’est pris à son propre piège, à force d’aller chez Ardisson, chez Ruquier… Peut-être rêvait-il de reproduire les querelles entre les Stones et les Beatles. Mais il jouait seul dans la cour… Et il a parfois pris des positions ou tenu des propos indéfendables. Même s’il savait aussi me faire marrer. Ses sorties sur Johnny Hallyday me faisaient beaucoup rire.
En 2019, il divorce de Laure, sa seconde épouse, et se retrouve seul dans ses montagnes…
Oui, je vois bien qu’il n’a plus de copains ; Christophe, son meilleur ami, est mort en 2018. Donc il ressent un sacré vide. Il vend de moins en moins de disques, ses conditions de travail sont de plus en plus précaires. Il avait envie de gaieté. Si son album “Baby Love” swingue, c’est parce que c’est ce dont il avait besoin à ce moment-là. Et aussi car il est de nouveau amoureux. La flamme s’était rallumée. Mais le confinement est arrivé. L’enfer… Il avait tendance à être hypocondriaque, donc il avait vraiment très peur du Covid. Mon père, c’est quand même la seule personne que je connaisse qui a réussi à faire péter l’émail de ses dents à force de les brosser…
Il disait ne pas accorder d’importance aux ventes de ses disques…
C’est ce qu’il disait, oui. Mais, en réalité, c’était compliqué. Sa chanson pour Indochine lui rapportait plus d’argent que ses propres disques… Ça lui mettait un coup au moral.

Jean-Louis Murat, l’art d’être grand-père en musique, avec Lisa, en 2006.
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À propos de ses collaborations, vous dites qu’il n’aimait pas “Regrets”, son duo avec Mylène Farmer. Pourquoi ?
Il n’était pas fan des arrangements, il l’a vraiment fait pour Mylène. Il est resté assez discret sur cette histoire. Mais il m’a toujours parlé avec énormément de respect de Mylène et de Laurent Boutonnat.
A-t-il pu être amoureux d’elle ?
Je ne sais pas. Mon père et les femmes, c’était toujours une opération séduction, qui fonctionnait ou pas. Il était assez coureur, quand même…
«Je ne connais même pas le nom de famille de Sarah, ma demisœur… Ce livre, c’est aussi pour lui dire que ma porte reste toujours ouverte»
Vous révélez aussi qu’il était le père d’une fille, Sarah, née en 1976, votre demi-sœur. Quelle est son histoire ?
On en a parlé quelques fois. Je sentais bien qu’il ne voulait pas tout me dire. Je sais qu’il ne l’a pas reconnue mais qu’ils se sont vus, guère plus. De ce que j’ai compris, sa relation avec la mère de Sarah était complexe. Je ne connais même pas son nom de famille… Quand il est mort, elle a envoyé des fleurs à ses obsèques. Ce livre, c’est aussi pour lui dire que ma porte reste toujours ouverte, qu’elle fait partie des enfants. Après, qu’il n’y ait pas eu de rencontres, de partages, c’est la vie…
La naissance de sa fille Justine, en 2004, l’a-t-elle changé ?
Je ne crois pas. Il était super avec Justine, il était super avec moi, il était super avec mes filles, il était super avec Gaspard (son fils cadet). La photo qu’il a toujours voulue et qu’on a mise dans son cercueil, c’est l’image de nous cinq ensemble, ses trois enfants et ses deux petites-filles.
Il y a une autre femme très importante dans la vie de Jean-Louis Murat, c’est Renée, sa mère…
Ils étaient très proches, alors qu’ils n’arrêtaient pas de s’engueuler. Ma grand-mère a été malade pendant longtemps, et on avait annoncé à mon père : “C’est une question de jours.” En fait, elle a tenu des mois. Mais il vivait avec cette pression. Elle est venue à l’un de ses derniers concerts, à plus de 90 ans. Il était totalement flippé qu’elle soit là, et tellement heureux aussi. Quand elle est décédée, dix jours plus tard, il l’a très mal vécu. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il fallait qu’on fasse des choses ensemble, comme un grand déjeuner de famille. Qui n’a hélas jamais eu lieu.

Pour les 50 ans de son fils, Jean-Louis Murat, grand lecteur, lui offre une édition rare des « Lettres originales de Mirabeau ». Octobre 2021.
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Il n’organisait pas lui-même de réunion ?
Le dernier Noël, il a fallu tout acheter chez un traiteur, parce qu’il était du genre à dire : “On se verra au goûter le 25.” Il vivait dans des conditions assez disparates, il était bien chez lui, où rien n’avait bougé depuis trente ans. Le confort, il s’en foutait, il roulait en Dacia, ça lui allait parfaitement.
Son décès est-il accidentel ?
Oui, c’est un truc con. Il avait des douleurs dans la jambe et il pensait que des séances de kiné suffiraient. En fait, c’était une phlébite. Un petit caillot est monté au cœur. Les pompiers sont arrivés chez lui trop tard. Il est décédé d’une embolie pulmonaire.
Que regrettez-vous de ne pas lui avoir dit ?
Je n’ai peut-être pas assez pu lui dire que j’étais très fier de lui. Que j’étais heureux de l’avoir comme père. Finalement, l’éducation qu’il m’a donnée, les valeurs qu’il m’a transmises sont très significatives dans ma vie d’homme : l’importance du travail, de s’accomplir dans la réalisation de choses, intellectuelles ou matérielles. Rester droit dans ses bottes, être loyal…
Désormais, êtes-vous le gardien du temple Murat ?
Je n’aime pas vraiment cette expression. À sa mort, je me suis rendu compte qu’il y avait tout un business à gérer. J’ai appelé Mathieu Ferré, le fils de Léo, pour comprendre le fonctionnement. Mathieu a eu ces mots : “Nous sommes des ayants droit, mais aussi des ayants devoir.” C’est pour ça que j’ai lancé l’institut Jean-Louis Murat, avec des proches de mon père, pour monter des événements autour de son œuvre. On a commencé l’été dernier, lors du Tour de France, à La Bourboule – mon père adorait le cyclisme… Je me suis aussi rendu compte qu’il n’était pas très aimé dans la vallée.
Lui, l’Auvergnat qui n’a cessé de chanter sa terre ?
Oui. Mon père, c’était un peu le mec qui avait réussi. Et en Auvergne on n’aime pas ces gens-là.

Devant les roches Tuilière et Sanadoire, encadrant la vallée et le hameau où le chanteur est mort d’une embolie pulmonaire, le 25 mai 2023. Yann souhaite créer un jardin Jean-Louis Murat.
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© Hélène Pambrun

Yann avec sa femme, Marie, et leurs filles, Lucie, 15 ans, et Lisa, 25 ans. Au lac de Guéry, le 20 décembre.
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Quid des inédits ? Il disait qu’il y avait des centaines de choses dans ses tiroirs.
Oui, il y a vraiment plein de choses : des chansons, des disques avortés, des textes, des carnets, des tableaux… Mais, tant que la succession n’est pas réglée, tout est bloqué. C’est un peu tendu au sein de la famille, au détriment, hélas, de l’œuvre de mon père. C’est dommage.
Certaines voix sur Internet s’opposent déjà à votre livre.
Ce sont des gens qui n’ont pas lu “Le roman de Murat”, donc c’est assez irrationnel. Faire son deuil dans ces conditions n’est pas simple. J’espère que ce livre va être un déclencheur, pour qu’on prenne conscience de l’ampleur de son œuvre.
Jean-Louis Murat était-il un homme heureux ?
Je le crois. Il cultivait sa joie de vivre. Moi, j’ai beaucoup ri avec lui. Il croquait la vie à pleines dents. Même si c’était difficile pour lui de ne pas avoir rencontré la reconnaissance qu’il aurait dû avoir.

«Le roman de Murat», de Yann Bergheaud, éd. Albin Michel, 336 pages, 22,90 euros.
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