Au pouce, elle porte son alliance à lui et, à l’annulaire, celle qu’il lui a passée, à la hâte, sur un lit d’hôpital, deux jours avant de s’éteindre. Avant l’aube du 11 décembre, après deux ans et neuf mois d’une lutte acharnée menée à deux contre le cancer du pancréas, celui que Véronika Loubry appelait «mon guerrier» est, comme elle le dit pudiquement, «parti pour toujours». Le lendemain, selon le rite juif, elle l’enterrait sous le soleil d’Aix-en-Provence, entourée de leur famille et de leurs amis venus nombreux. À l’orée de la forêt, la maison qu’ils s’étaient construite était pleine de son odeur, de ses affaires, de leurs souvenirs. Elle s’y est replongée, refusant de déplacer le moindre objet, après avoir repris son souffle le temps de Noël dans l’appartement parisien de sa fille, Thylane Blondeau

Teint pâle, visage creusé, Véronika Loubry reste belle en mater dolorosa. Même si elle a du mal à contenir les larmes qui, par vagues successives, embuent son regard. Des milliers de messages de soutien l’assaillent chaque jour. Dans les rues d’Aix, des inconnus lui témoignent leur sympathie; touchée, elle essaye de faire bonne figure. Mais la peine toujours la rattrape. Elle a besoin de solitude pour traverser ce deuil, redoute de l’évoquer par peur de voir la réalité crue lui sauter au visage. Mais elle accepte le principe d’un entretien à cœur ouvert, au nom de ce combat contre la maladie entamé avec Gérard, qui continuera, promet-elle, longtemps de l’animer. Sa manière de préserver l’âme d’un amour comme elle n’en a connu nul autre…

Paris Match. On imagine que cette période de fêtes de fin d’année a été difficile. Comment l’avez-vous traversée ?

Véronika Loubry. J’ai l’impression d’évoluer dans un monde parallèle, d’entretenir ce déni dans lequel j’ai vécu tout au long de la maladie de Gérard pour aller bien. J’ai passé les jours qui ont suivi l’enterrement et Noël chez ma fille, à Paris, avant de redescendre dans la maison où j’ai vécu avec lui, près d’Aix-en-Provence, au pied de la Sainte-Victoire, parce que j’y suis bien. Je suis lucide : je ne me dis pas que je vais retrouver mon homme chaque fois que je passe la porte, mais je m’autorise à penser qu’il n’est pas loin, qu’il me guide. J’aime m’asseoir dans son fauteuil préféré, me remémorer nos conversations sans fin, sentir ses pulls dans le dressing.

Voyage romantique à Venise, en décembre 2024. «On s’était promis de le faire en amoureux »

Voyage romantique à Venise, en décembre 2024. «On s’était promis de le faire en amoureux »

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«Chaque nuit, je me réveille autour de 4h15 du matin, l’heure à laquelle il est parti, dit Véronika. Et je lui demande dans ma tête: “Ça va, chéri?”»

Qui vous entoure ?

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Mes parents m’ont rejointe à Aix le 31. Ma famille, mes amis, comme une garde rapprochée, se relayent pour que je ne sois jamais seule. Ma fille, Thylane, a été ma plus grande aide. Elle a tout pris en main, ravalant ses larmes pour laisser place aux miennes. Chaque fois qu’elle me voyait partir pour pleurer, elle laissait passer dix minutes avant de venir me réconforter : “Ça va aller, maman, ne t’inquiète pas. Il est là, il te protège.” Elle endosse en quelque sorte mon rôle de maman, mais je ne voudrais pas que ça dure, c’est un poids trop lourd pour une fille de 24 ans. Mon fils, Ayrton, est très présent, lui aussi, très protecteur du haut de son 1,85 mètre. Le frère de Gérard, ses filles, Allison et Léa, et ses petits-­enfants ne sont pas loin non plus. On s’est fait un coucou pour Noël et la prière rituelle au cimetière dimanche dernier, un mois jour pour jour après sa mort. Ensemble, nous formions une jolie famille recomposée, et j’espère qu’elle le restera. Une très grande famille, dans laquelle des amis formidables ont aussi pris toute leur place. Ils étaient tous présents le 12 décembre, pour l’enterrement, l’une de nos proches avait même fait le voyage depuis Miami.

Quand on a mis autant d’énergie à combattre la maladie, on lâche prise quand tout s’arrête ?

Pas encore, c’est trop tôt. Chaque nuit, je me réveille autour de 4 h 15 du matin, l’heure à laquelle il est parti. Et je lui demande dans ma tête : “Ça va, chéri ?” Comme si j’étais encore en veille. Et, en même temps, il faut affronter l’absence. J’ai l’impression d’être amputée d’une partie de moi. Je ne fais que manger pour combler le vide immense.

Qu’est-ce qui vous aide à tenir ?

L’amour que nous avions l’un pour l’autre, et celui que nos proches nous ont témoigné. Y compris cette communauté immense qui me suit sur Instagram, ces femmes que j’appelle mes “InstaAmies”. On dialogue ensemble au quotidien depuis tant d’années, elles me connaissent par cœur, et leurs messages de sympathie me font du bien.

Promenade en forêt, en septembre 2023. Gérard avait appris sa maladie six mois plus tôt.

Promenade en forêt, en septembre 2023. Gérard avait appris sa maladie six mois plus tôt.

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Pourquoi n’avoir rien caché à ces milliers de personnes qui suivent vos “stories” ?

Parce que je me suis juré de ne jamais leur mentir. Quand on a appris que Gérard était malade, pendant une semaine, j’étais si K.O. que j’ai arrêté de poster, et les followers s’inquiétaient. Certains sont allés jusque chez mon boucher pour lui demander si j’avais un problème. Alors on a décidé de partager notre combat et notre peine, par fidélité et pour communiquer de l’espoir à ceux frappés par la même épreuve. En France, une personne sur dix est atteinte d’un cancer au cours de sa vie. Notre pays est numéro un mondial du cancer du sein et troisième pour celui du pancréas. C’est énorme, et pourtant on en parle si peu… Je ne veux pas qu’avec la disparition de mon homme l’espoir s’écroule. À l’enterrement, son oncologue a rappelé cette chose essentielle : “Pour vous, la mort de Gérard, notre être aimé, est peut-être un échec, mais n’oubliez pas que, alors qu’on ne lui laissait que six mois à vivre, il a vaincu la maladie pendant deux ans et neuf mois…”

Arrivez-vous encore à remercier la vie de ce qu’elle vous a donné ?

J’ai un sentiment paradoxal : je remercie la vie de m’avoir offert de rencontrer mon âme sœur en 2016, et je lui en veux de me l’avoir reprise. J’éprouve de la reconnaissance d’avoir pu vivre avec lui dix ans d’un bonheur exceptionnel, et de la colère parce que j’aurais voulu que ça ne s’arrête jamais. Gérard était mon meilleur ami, mon meilleur conseiller, mon double. Nous nous suffisions à nous-mêmes.

Leurs mains enlacées à l’hôpital, le 8 décembre, jour de leur mariage. Sur son annulaire, Gérard s’était fait tatouer un électrocardiogramme autour d’un «V», celui de Véronika.

Leurs mains enlacées à l’hôpital, le 8 décembre, jour de leur mariage. Sur son annulaire, Gérard s’était fait tatouer un électrocardiogramme autour d’un «V», celui de Véronika.

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Comment l’aviez-vous rencontré ?

Une connaissance de son frère m’a proposé de les rejoindre un soir pour dîner. Je n’étais pas libre. Sous la photo qu’elle a postée de cette soirée, j’ai écrit : “Apparemment, j’ai raté un dîner sympathique !” Et Gérard m’a répondu : “Ne refais plus jamais ça pour les trente prochaines années.” C’était le début d’une conversation ininterrompue et d’un amour infini.

Vous avez vécu d’autres histoires, notamment avec le père de vos enfants. En quoi celle-ci était-elle différente ?

Je l’ai rencontré tard, à 47 ans. J’essayais alors de me reconstruire après un mauvais divorce, deux enfants devenus grands, pour lesquels j’avais arrêté, après onze ans de carrière, mon métier d’animatrice de télévision… Lui aussi était séparé. Ensemble, avec nos petits moyens, on a réinventé notre vie sur une feuille redevenue blanche. Il était producteur de séries et de publicités, notamment dans le gaming, et vivait à Londres. On a passé cinq ans à faire des allers-­retours, et, sous son influence, au tout début de l’ère digitale, bien avant tout le monde, je suis devenue influenceuse ! Il a su percevoir l’énorme capital sympathie que je continuais de susciter, tous ces gens qui demandaient quand j’allais revenir à la télévision lorsqu’on les croisait. C’était l’amour avec un grand “A”, celui que l’on ne connaît qu’une fois dans une vie. Il n’y en aura pas d’autre, je ne veux pas. Je vais rester sur cette belle histoire-là…

Véronika Loubry et Gérard Kadoche aux Roches Blanches, à Cassis, pour l’anniversaire de Véronika, le 22 juin dernier. « Le meilleur été de notre vie », confie-t-elle.

Véronika Loubry et Gérard Kadoche aux Roches Blanches, à Cassis, pour l’anniversaire de Véronika, le 22 juin dernier. « Le meilleur été de notre vie », confie-t-elle.

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«Gérard m’a dit : “Mon amour, je sais que je ne vais pas y arriver… Il faut que l’on se marie!” Et c’est ce que l’on a fait, le lundi 8 décembre, à l’hôpital»

Beaucoup étaient persuadés que vous étiez mariés. Mais vous révélez l’avoir fait seulement quelques jours avant sa disparition…

On avait prévu de se marier à la maison en mai, pour célébrer nos dix ans d’amour. On voulait une cérémonie simple avec nos amis, notre famille, nos quatre enfants, ses petits-­enfants, et même Hélène, son ex-femme, avec laquelle je m’entends très bien. Mais le 6 décembre, alors que je venais de monter à Paris pour participer au festival Des livres, des artistes, j’ai reçu un appel de ma belle-fille. La fièvre de Gérard montait de façon alarmante. J’ai appelé son oncologue, qui l’a aussitôt hospitalisé. J’ai repris le train l’après-midi même, mon instinct m’y poussait, et, à 20 heures, j’étais à ses côtés. Il m’a dit : “Mon amour, je sais que je ne vais pas y arriver… Il faut que l’on se marie !” Et c’est ce que l’on a fait le lundi 8 décembre. Karine Le Marchand m’a aidée à obtenir une dérogation. À 15 heures, Sophie Joissains, la maire d’Aix-en-Provence, est apparue dans cette chambre d’hôpital, pour officier, devant nos quatre enfants. Gérard avait choisi Jean-Loup Mouysset, son oncologue, devenu notre ami au fil du temps, comme témoin, et mon fils, Ayrton. Sur son lit, mon homme était heureux. Et moi, je vivais un moment hors du temps. Jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la nuit du mercredi au jeudi suivant. Pour seul héritage, il me reste son nom, Kadoche, qui signifie “saint” en hébreu. C’est important de le dire, parce que des gens malveillants ont répandu une information fausse selon laquelle il m’aurait laissé des millions…

Parlez-nous de lui.

C’était un sage, un érudit, qui offrait ses conseils à ses proches comme à l’électricien de passage. Gérard a tout appris à mon fils, Ayrton, qui l’a connu à 9 ans. Le soir, ils se parlaient pendant des heures. Avant de mourir, il lui a dit : “Rends-moi fier, tu es l’homme de la maison, maintenant.” C’était bouleversant…

Et pour vous, quelles ont été ses dernières paroles ?

“Ne pleure pas, mon amour, je t’aime.” Pour une fois, je ne vais pas respecter sa demande… Pleurer permet d’évacuer le chagrin.

Un clan recomposé mais si soudé. Autour du couple (de g. à dr.), Léa, la fille de Gérard, Thylane, l’aînée de Véronika, Allison, l’autre fille de Gérard, Ayrton, le fils de Véronika. Noël 2024, à Paris.

Un clan recomposé mais si soudé. Autour du couple (de g. à dr.), Léa, la fille de Gérard, Thylane, l’aînée de Véronika, Allison, l’autre fille de Gérard, Ayrton, le fils de Véronika. Noël 2024, à Paris.

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Il y a dans votre livre cette photo, prise dans la cuisine “peu après l’annonce”, où Gérard est enlacé par ses filles, et vous dites l’amour et la peur qui vous étreignent tous alors…

L’annonce, c’est le moment où tout bascule. Pour nous, c’est arrivé lors d’une banale prise de sang, prescrite à la demande de Gérard qui voulait mesurer son cholestérol. Notre médecin traitant avait trouvé bon d’en profiter pour tout checker, y compris les marqueurs du cancer… Je me souviens de lui avoir fait remarquer que c’était inutile puisque Gérard n’avait aucun symptôme. Il y avait pourtant des signes avant-coureurs, ces douleurs transversales qui, depuis six mois, lui donnaient des décharges entre le ventre et les omoplates, mais nous les attribuions à un simple mal de dos. Quand le résultat des analyses est tombé, j’ai reçu un appel du laboratoire : “Madame Loubry, il y a quelque chose qui ne va pas dans l’examen de sang de votre mari. Pourriez-vous repasser ?” Gérard était en pleine forme, on s’est dit qu’ils se trompaient et on a refait les analyses. Le marqueur CA 19-9 explosait toujours, et ça a été le début de la descente aux enfers. Après un scanner à Marseille, de but en blanc, on nous a annoncé : cancer du pancréas, métastasé au foie, stade 4. Je me souviens d’avoir expliqué, incrédule, au professeur : “Elles sont toutes petites, ces métastases, on va les faire partir.” Pour seule réponse, il nous a incités à entreprendre au plus vite “un petit voyage”, sous-­entendu : “On ne sait pas de quoi demain sera fait…” En sortant de chez ce médecin, que l’on n’a jamais voulu revoir, notre monde s’est écroulé. Gérard disait : “C’est foutu”, et moi j’ai répondu : “Pas du tout, on va la gagner, cette guerre.”

À quoi ressemblait le quotidien de cette guerre ? Comment vivre avec une telle épée de Damoclès ?

L’amour a surmonté la peur. Autant que l’on a pu, on a mis de côté la maladie. Chaque jour gagné était un bonus. Pour que jamais Gérard ne lise le doute ou l’inquiétude dans mes yeux, je me suis installée dans le déni. Je ne cessais de dire que ça allait bien se passer. Et ça l’a rendu fort. Selon un programme d’oncologie intégrative élaboré avec le Dr Mouysset, son oncologue, mon homme est devenu acteur de sa santé. Il a commencé à nager des kilomètres tous les jours pour que ses cellules saines reprennent le dessus sur les malades. Il prenait quinze à dix-sept compléments alimentaires au quotidien. Cela l’a aidé à supporter les traitements conventionnels. Il a eu 57 chimios. À l’exception d’une seule, j’étais à ses côtés chaque fois. On n’imagine pas à quel point les effets secondaires sont terribles. En général, le lendemain d’une séance ça allait, mais, les cinq ou six jours qui suivaient, il les cumulait tous. Et moi, je lui faisais comprendre que ça ne changeait rien qu’il ait des nausées, plus de cheveux, moins la pêche ou qu’il se réveille la nuit pour mettre des gouttes dans ses yeux secs qu’il n’arrivait plus à ouvrir. Entre deux chimios, on avait nos petites échappatoires. On se faisait des restaus, des théâtres, des balades à moto, on s’évadait quelques jours dans notre petit paradis proche du Pyla. On profitait à fond. Après avoir été hospitalisé pendant trois semaines autour de Noël et du jour de l’An, en 2023, pour subir une opération importante, Gérard appréhendait cette période de fêtes. C’est comme ça que j’ai pu convaincre son oncologue de nous laisser trois semaines de break en décembre de l’année dernière. On est partis tous les deux, en voiture, à Venise. Sur l’autoroute, on riait… Même sous la pluie, on était heureux. Mais, inexorablement, et malgré le déni, son état s’est aggravé. Il a fallu redoubler de présence. Je faisais mes stories depuis la maison pour le veiller à chaque instant. Les derniers mois ont été particulièrement compliqués. Je me réveillais toutes les heures. Des infirmiers exceptionnels nous assistaient. Je pouvais les solliciter n’importe quand, même en pleine nuit. En octobre, on s’était promis d’aller à Biarritz, mais ça n’a pas été possible. Avec son oncologue, on implorait mon guerrier de tenir jusqu’au printemps, quand la thérapie ciblée serait au point. Gérard n’a pas pu, mais d’autres le feront. Et pour eux je vais continuer à me battre afin que plus personne ne dise que donner à la recherche ne sert à rien.

Autoportrait de Véronika Loubry chez sa fille, Thylane, le 21 décembre, dix jours après la mort de son mari.

Autoportrait de Véronika Loubry chez sa fille, Thylane, le 21 décembre, dix jours après la mort de son mari.

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Vous semblez très reconnaissante envers l’oncologue qui a accompagné votre mari. Que vous a-t-il apporté ?

La vérité, c’est que, que vous soyez traité à Paris, à Strasbourg ou même aux États-Unis, selon votre cancer, on vous proposera toujours un même protocole. Après notre mauvaise expérience à Marseille, j’ai cherché sur Internet “le meilleur oncologue” d’Aix. Et je suis tombée sur la photo du Dr Mouysset. Je suis immédiatement partie à sa recherche à l’Hôpital privé de Provence. J’avais une chance sur mille de le croiser, mais j’ai fini par tomber sur lui, en pleine conversation, au détour d’un couloir. Je l’ai interrompu pour l’implorer de prendre en charge mon homme. Il aurait très bien pu m’envoyer promener, mais il m’a dit : venez ce soir, à 20 h 15… Il nous a gardés deux heures, nous a écoutés, encouragés, redonné espoir, avec beaucoup d’humanité. Gérard l’appelait “mon ange gardien”. Nous lui devons énormément, et je lui en serai à jamais reconnaissante.

Avez-vous parfois espéré une guérison, un miracle ?

J’ai toujours su, au fond, la gravité de son mal, mais je me suis accrochée à cet espoir jusqu’au dernier moment. Si je ne l’avais pas fait, il n’aurait pas autant combattu, et moi, j’aurais sombré.

Qu’est-ce que l’on ne dit jamais sur ce que vivent les aidants ?

Même si ce que l’on fait est magnifique, c’est une charge terrible. Être aidante, c’est tout garder pour soi, faire croire en permanence que tout va bien, au malade et à tous ceux qui l’entourent et sont affectés. Les jours les plus durs, il m’est arrivé de vouloir absorber la chimio, et les douleurs qui vont avec, à sa place. Je suis marraine depuis sept ans de l’association Le Point rose pour les enfants en fin de vie, et, pour avoir souvent échangé avec eux, je sais que beaucoup de parents ressentent la même chose : s’ils le pouvaient, ils s’ouvriraient en deux pour prendre le mal qui ronge leurs petits.

«Je m’évadais seule quand il dormait le matin. Je partais pour hurler de rage devant la SainteVictoire: pourquoi nous? pourquoi lui?»

Vous autorisiez-vous de temps en temps à éprouver du chagrin ?

Oui. Dans ces moments-là, je m’évadais quand il dormait le matin. Je partais pour crier, hurler de rage et de colère devant la Sainte-Victoire : pourquoi nous ? pourquoi lui ? pourquoi maintenant ? C’était comme une prière vaine, et, une fois faite, j’allais me perdre dans la contemplation du paysage, d’un oiseau… J’en avais besoin.

L’intégralité des droits du livre que vous venez de publier ira au Centre Ressource, une association à but non lucratif fondée il y a vingt-cinq ans par le Dr Mouysset. Pourquoi ?

Les recettes et même l’à-valoir que l’éditeur me proposait, tout ira à ce centre dont je suis aussi devenue marraine. C’est un lieu unique, animé en grande partie par des bénévoles. J’y suis passée quand je me suis sentie impuissante et que j’ai eu besoin d’un soutien psychologique. Grâce aux fonds levés auparavant, on vient d’acquérir un château avec vue sur la Sainte-Victoire, où il va être déménagé. Il y aura des kinés, des masseurs, des infirmiers, des psys, des cuisiniers, des salles de parole pour ceux qui souffrent du cancer, mais aussi pour les aidants, qui doivent savoir qu’ils ne sont pas seuls. Je me sens investie par cette mission, elle me porte.

Comment imaginez-vous cette nouvelle année, sans votre âme sœur ?

Pour l’instant, je survis et ne l’imagine pas. Mais je sais qu’il va falloir réinventer ma vie, apprendre à canaliser le malheur, pour ceux qui m’aiment, mes enfants surtout. Gérard s’est tellement battu pour vivre, je lui dois d’en faire autant. Et je sais que, de là où il est, il veille sur moi. 

«La vie comme un rêve», de Véronika Loubry, éd. Leduc, 176 pages, 34,90 euros.

«La vie comme un rêve», de Véronika Loubry, éd. Leduc, 176 pages, 34,90 euros.

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