Par

Jean-Marc Aubert

Publié le

14 janv. 2026 à 13h22

La Ville de Montpellier s’y attendait : à peine promulgué, l’arrêté de ce lundi 12 janvier 2026 ciblant les exploitants des épiceries de nuit, désormais obligés de fermer durant toute l’année du jeudi au lundi entre 22h et 6h suscite de vives réactions, des remous et une contre-attaque, avec l’annonce ce mercredi 14 janvier par Maxime Martinez, avocat au barreau de Montpellier de la saisine de plusieurs recours auprès du tribunal administratif de Montpellier. Ils seront déposés d’ici la fin de la semaine, ainsi qu’une plainte pour diffamation publique auprès du procureur de la République de Montpellier, révèle t-il à Métropolitain.

« Le maire de Montpellier communique à nouveau, à trois mois des élections municipales, sur un arrêté prohibant l’activité d’épiceries de nuit sur le territoire de sa commune au prétexte, qui est faux, de protection de l’ordre public. Ce faisant, en qualifiant publiquement l’ensemble des épiceries de nuit de « vitrines du narcotrafic » et de « commerces de blanchiment », Michaël Delafosse commet le délit de presse de diffamation publique, selon les articles 29 et 32 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse », assure Maxime Martinez.

Il ajoute que, « lorsque Michaël Delafosse évoque sa vision d’une ville « instagrammable », il ne s’agit pas d’une formule anodine, mais d’un véritable programme politique. Cette expression, reprise par ses opposants comme par ses critiques, révèle une stratégie urbaine assumée : transformer le centre-ville historique et les faubourgs en un décor lisse, attractif pour une population aisée et touristique, au détriment des commerces populaires qui caractérisent la vie nocturne des quartiers jeunes et animés ».

« Un commerce nocturne populaire et accessible »

Pour l’avocat, « cette politique s’inscrit dans un phénomène plus large analysé par les chercheurs, dont Emmanuel Négrier spécialiste en science politique, alertantt ainsi sur « l’accélération de la gentrification de la ville » et ses « effets délétères sur des classes sociales plus défavorisées », typiques des « métropoles qui ont une image sympathique pour une population bourgeoise-bohème » ».

L'avocat Maxime Martinez contre-attaque pour les épiciers de nuit
L’avocat Maxime Martinez contre-attaque pour les épiciers de nuit (©Métropolitain)Vidéos : en ce moment sur Actu

Et de constater que, « les épiceries de nuit constituent un obstacle à cette vision aseptisée. Elles représentent un commerce populaire, accessible, nocturne, fréquenté par une population jeune et diverse. Leur présence rappelle que le centre-ville n’est pas qu’une carte postale, mais un lieu de vie. Les faire disparaître sous couvert de « troubles à l’ordre public » permet d’avancer masqué vers l’objectif réel : un centre-ville gentrifié, « instagrammable », débarrassé de ce qui fait « tache » dans le paysage urbain fantasmé ».

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Selon lui, « le Code de la santé publique offre un arsenal répressif très complet permettant de sanctionner individuellement les établissements fautifs, notamment par des fermetures administratives du préfet pouvant aller jusqu’à six mois. L’article L. 3332-15 dispose expressément que « au vu des circonstances locales, le représentant de l’État dans le département peut déléguer par arrêté à un maire qui en fait la demande l’exercice, sur le territoire de la commune, des prérogatives qui y sont mentionnées ». Il s’interroge : « la commune a-t-elle sollicité cette délégation ? Si oui, l’a-t-elle utilisée efficacement ? ».

« Des outils à disposition du maire »

Maxime Martinez observe que, « si certaines épiceries sont véritablement des « récidivistes » comme l’affirme la Ville de Montpellier dans ses arrêtés, « nombreux sévères avertissements, fermetures administratives prononcées », elle dispose d’un moyen définitif et légal de les éliminer du marché en sollicitant leur fermeture définitive devant le juge pénal. L’article 2 du Code de procédure pénale permet à « toute personne qui a personnellement souffert du dommage directement causé par l’infraction » de se constituer partie civile, y compris les personnes morales comme les communes. La Ville de Montpellier, qui invoque un préjudice à l’ordre public, aux riverains, à l’image de la ville, pourrait parfaitement déposer plainte pour les infractions constatées, se constituer partie civile devant le juge pénal, solliciter la fermeture définitive des établissements récidivistes et obtenir l’annulation de leurs licences. Elle dispose de ces outils depuis au moins 2022, date du premier arrêté. L’arrêté général est illégal, car disproportionné ».

Analyse de l’avocat qui vole au secours des épiciers : « il s’agit d’un détournement de pouvoir ». Il relève que, samedi 10 janvier dernier, Michaël Delafosse a déclaré sur une radio que les épiceries de nuit sont des vitrines du narcotrafic », « Ces commerces deviennent des commerces de façade, et sont des vitrines du blanchiment ». Ces propos ne visent pas des établissements particuliers ayant fait l’objet de condamnations, mais l’ensemble d’une profession. Ils imputent à tous les exploitants d’épiceries de nuit des faits précis (participation au narcotrafic, blanchiment d’argent) constitutifs d’infractions pénales graves. Ainsi, l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 définit la diffamation comme « toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé ». La jurisprudence admet la diffamation envers un groupe de personnes dès lors que ce groupe est « suffisamment restreint pour qu’un soupçon plane sur chacun de ses membres ». Or, à Montpellier, selon les propres déclarations du maire, il y a « près de 200 épiceries de nuit ». Chaque exploitant est donc personnellement atteint par ces propos qui l’associe au narcotrafic ».

Pour Maxime Martinez, « cette stratégie révèle que l’objectif réel de l’arrêté n’est pas la protection de l’ordre public, mais la transformation du tissu commercial du centre-ville au profit d’une vision urbanistique gentrificatrice. Les épiceries de nuit, commerces populaires et nocturnes, « font tache » dans le paysage d’une ville que l’on voudrait « instagrammable ». L’arrêté doit donc être annulé pour disproportion manifeste, une mesure générale et permanente alors que des outils individuels et définitifs existent, détournement de pouvoir, un objectif de gentrification déguisé en protection de l’ordre public, discrimination injustifiée, exclusion des bars et restaurants pourtant sources principales des nuisances ».

« La jurisprudence admet la diffamation envers un groupe de personnes dès lors que ce groupe est « suffisamment restreint pour qu’un soupçon plane sur chacun de ses membres ». Or, à Montpellier, selon les propres déclarations du maire, il y a « près de 200 épiceries de nuit ». Chaque exploitant est donc personnellement atteint par ces propos qui l’associe au narcotrafic »

Maxime Martinez
Avocat – Recours contre l’arrêté de fermeture des épiceries de nuit

La Ville de Montpellier se défend d’avoir pris cet arrêté pour des raisons électoralistes : « dès son arrivée en mairie, Michaël Delafosse a pris à coeur la situation des nuisances nocturnes provoquées par des épiceries de nuit, puis, il a signé des arrêtés, dont celui de 2021, mis en conformité par la suite après un jugement en référé du juge administratif, et c’est cet arrêté qui vient d’être revu et musclé avec des zones géographiques précises. Ce n’est pas un combat lancé à trois mois de l’élection municipale, il dure depuis plusieurs années. L’objectif de Michaël Delafosse est de protéger la population face à des dérives récurrentes et de faire rentrer dans les clous des épiciers ».

Permettre à la police de mieux agir

La guerre est déclarée entre la Ville de Montpellier et les exploitants des épiceries, avec ces recours qui vont être déposés prochainement au tribunal administratif et une plainte au pénal. Face aux juges, les parties vont dégainer l’artillerie lourde, la mairie confirmant que cet arrêté de 2026 s’impose pour lutter contre le trouble à l’ordre public récurrent, la vente de tabac de contrebande, d’alcool à des mineurs et des bonbonnes de protoxyde d’azote, dont l’inhalation du gaz hilarant met gravement en danger la santé des jeunes. Un arrêté qui permet, par ailleurs aux services de police de mieux agir désormais pour combattre ces infractions.

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