Qu’est-ce que ce projet de pôle de calculateurs et data center à Bordeaux-Lac et l’enjeu d’une IA « souveraine » inspire au député écologiste que vous êtes ?

Ce projet est important, et il faut le prendre au sérieux. Il s’inscrit dans un mouvement mondial d’accélération de l’intelligence artificielle, avec des enjeux de souveraineté technologique que je ne nie pas. Mais au-delà du site lui-même, il agit surtout comme un révélateur. Il rend tangible, ici à Bordeaux, un basculement beaucoup plus large : l’IA transforme déjà nos manières de travailler, d’apprendre, de créer, de décider. La vraie question n’est donc pas seulement technique ou industrielle, elle est politique : quel rapport au progrès et à la technologie sommes-nous en train de construire collectivement ?

Vous évoquez l’IA comme « une norme implicite de progrès ». Est-ce une façon de dire votre hostilité à cette technologie ?

Non, absolument pas. Je ne suis pas hostile à l’intelligence artificielle par principe. Elle est déjà extrêmement utile dans de nombreux domaines d’intérêt général : la recherche médicale, le diagnostic de certaines maladies, la modélisation climatique, l’optimisation de réseaux complexes. Mais parler de « norme implicite de progrès », c’est constater que l’IA s’impose aujourd’hui comme une évidence, presque comme quelque chose d’inévitable, sans que ses finalités soient réellement discutées. Or une technologie qui façonne les conditions mêmes dans lesquelles nous pensons, travaillons et décidons, ne doit pas avancer sans débat démocratique.

« Le rôle des élus n’est pas d’accompagner passivement des dynamiques techniques, mais d’en interroger le sens »

Vous alertez sur la matérialité du numérique. Craignez-vous une « course » aux data centers ?

Oui, car l’IA n’a rien d’immatériel. Elle repose sur des infrastructures lourdes, très consommatrices d’énergie et d’eau. Les données disponibles montrent que les data centers et supercalculateurs liés à l’IA pourraient représenter jusqu’à 7,5 % de la consommation électrique européenne d’ici 2035, et que leurs besoins en eau pour le refroidissement atteignent déjà des volumes comparables à la consommation annuelle d’eau potable de la France. Ce sont des ordres de grandeur considérables. Derrière les promesses de modernité, il y a des arbitrages très concrets, qui engagent les territoires sur le long terme.

Vous parlez d’un manque de délibération démocratique, alors que Bordeaux Métropole va délibérer plusieurs fois sur ce projet

Il faut reconnaître et saluer le travail des élus métropolitains : des débats existent, et ils sont nécessaires. Mais mon propos va au-delà de Bordeaux. Le paradoxe, c’est que l’intelligence artificielle, alors même qu’elle bouleverse profondément nos sociétés, reste largement à la périphérie du débat politique national. Elle n’est ni au cœur des campagnes électorales, ni structurante dans les débats parlementaires. Or l’IA transforme déjà notre rapport au travail, à la décision, à l’autonomie humaine. Elle engage des choix durables sur nos infrastructures, nos ressources, nos usages. Elle devrait donc irriguer beaucoup plus fortement le débat public et politique, au même titre que d’autres grandes transformations de notre époque.

Au fond, quand un tel projet arrive sur un territoire, les élus ont-ils vraiment le choix ?