Le tribunal administratif de Nice a tranché en faveur de la librairie indépendante Les Parleuses. Par une décision rendue le 14 janvier 2026, l’instance a annulé la décision par laquelle les services de l’État avaient, en décembre 2022, occulté la vitrine de la librairie niçoise à l’occasion d’une visite officielle de Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur.
Une mesure jugée illégale et qualifiée d’« atteinte à la liberté d’expression », qui engage « la responsabilité pour faute de l’État ». Lequel a donc été condamné à réparer les préjudices causés à la librairie ainsi qu’à l’autrice Hélène Devynck, dont l’ouvrage L’Impunité (Seuil, 2022) figurait en vitrine.
Une vitrine censurée
Les faits remontent au 9 décembre 2022. À l’époque, Gérald Darmanin se rendait à Nice pour visiter le chantier du nouvel hôtel des polices. Située en face du site, la librairie Les Parleuses avait mis en place une action militante visant à dénoncer l’impunité des auteurs de violences sexistes et sexuelles. À l’époque, le ministre était mis en cause par deux femmes l’accusant d’avoir abusé de sa position d’élu dans le but d’obtenir des faveurs sexuelles.
Si le premier dossier pour « viol » s’était conclu, en 2022, par un non-lieu et si le second, qualifié d’« abus de faiblesse » avait été classé sans suite en 2018, la nomination du ministre avait néanmoins suscité une vive contestation, notamment de la part des milieux féministes.
Dans sa vitrine, la librairie Les Parleuses, menée par Maud Pouyé et Anouck Aubert, avait alors décidé d’afficher un collage réalisé par le collectif féministe Les Colleuses et de mettre en avant L’Impunité, ouvrage de la journaliste Hélène Devynck. Une initiative rapidement escamotée par les forces de l’ordre chargées de la sécurité de la visite ministérielle, qui avaient procédé à l’occultation de la vitrine à l’aide d’un drap noir, entravant temporairement l’accès à la librairie.
Une « atteinte à la liberté d’expression »
L’équipe des Parleuses avait alors dénoncé une action qu’elle qualifiait de censure, et porté plainte. Après un premier non-lieu, la librairie avait engagé un recours devant la juridiction administrative. En juin 2023, le juge des référés du tribunal administratif de Nice a ainsi accordé par deux ordonnances des provisions de 1 000 euros au titre du préjudice moral et de 1 000 euros au titre des frais de justice.
Mais la décision du même tribunal, ce 14 janvier 2026, va plus loin. Ce dernier a en effet formellement annulé la décision administrative d’occultation, estimant qu’elle « n’était pas nécessaire à la prévention d’un quelconque trouble à l’ordre public ». Le tribunal a également indiqué que « les affichages en cause ne présentaient pas de caractère diffamatoire et ne perturbaient pas le dispositif de sécurisation de la visite ministérielle ». Autrement dit, la juridiction reconnaît désormais le caractère illégal de la mesure et engage la responsabilité de l’État, de nouveau condamné à réparer les dommages causés à la librairie.
Une somme de 41,75 euros doit ainsi être versée aux Parleuses pour l’interruption de leur activité pendant une heure, à laquelle s’ajoutent 2 000 euros de réparation du préjudice moral et réputationnel. La journaliste et autrice Hélène Devynck se voit également accorder 1 000 euros au titre du même préjudice, le tribunal considérant que l’action des services de l’État a causé une « atteinte à la liberté d’expression et à la réputation » des parties concernées.
« En ces temps de restrictions de libertés, il y a des juges qui mettent des stops à la censure »
Sur les réseaux sociaux, la décision a été accueillie avec soulagement par les intéressées. « Censurer une librairie et un livre est illégal », a réagi Hélène Devynck, saluant la décision du tribunal et rappelant qu’il aura fallu « trois ans et la pugnacité intraitable de Lorraine Questiaux [avocate des libraires] pour obtenir une condamnation ».
De son côté, l’équipe des Parleuses a souligné la portée symbolique du jugement, y voyant un signal fort dans un climat de plus en plus hostile aux librairies comme espaces de débat : « C’est peu et c’est énorme… c’est peu parce que nos collègues libraires parisien.nes (mais pas que…) se font encore sacrément emboucaner par un petit groupe de politicard.es aux dents qui rayent le parquet. C’est énorme parce qu’en ces temps de restrictions de libertés, il y a des juges qui mettent des stops à la censure. »