Le monde doit s’habituer au nouvel ordre mondial, affirme Anne Applebaum, historienne et journaliste de The Atlantic. Selon elle, l’opération contre Nicolás Maduro marque une rupture. Là où Washington cherchait autrefois une légitimité internationale, Donald Trump a agi sans alliance ni explication, ouvrant la voie à une logique de sphères d’influence.

« Dans le passé, les Etats-Unis cherchaient des justifications légales pour leurs interventions en Amérique latine ou ailleurs, en s’appuyant sur le droit international ou en créant des alliances. C’est ainsi que la guerre en Irak nous a été vendue », observe Anne Applebaum mardi dans l’émission Tout un Monde, soulignant la rupture avec la pratique actuelle. Selon elle, Washington cherchait alors à se donner une légitimité dépassant le seul caprice présidentiel.

L’épisode vénézuélien inverse ce schéma : « Il aurait pu y avoir une organisation de puissances régionales, une implication diplomatique d’autres pays, pour donner une certaine légitimité à un changement de gouvernement au Venezuela. Mais le président Trump n’a rien tenté de tout ça », explique Anne Applebaum

Il a revendiqué l’idée de « diriger le Venezuela » et de « prendre le pétrole », sans cadre ni faisabilité. Cette absence d’explication nourrit un sentiment d’illégitimité et d’irrationalité, et s’inscrit dans une vision de sphères d’influence où les grands imposent leurs choix aux petits – une logique qui, selon elle, va dans le sens de la Russie et de la Chine.

La retenue de Moscou et Pékin face aux initiatives américaines

« Donald Trump – ou plutôt des membres de son gouvernement – défendent une théorie des sphères d’influence selon laquelle les Etats-Unis doivent pouvoir agir librement dans l’hémisphère occidental. Une idée qui plaît à la Russie et à la Chine. Moscou voudrait établir sa propre sphère, peut-être en Europe de l’Est, voire sur toute l’Europe, où elle serait la puissance dominante », affirme Anne Applebaum.

Si nous abandonnons […] la souveraineté des nations et l’interdiction d’envahir les plus faibles, cela profiterait durablement à la Russie et à la Chine

Anne Applebaum, historienne et journaliste

Selon elle, Pékin aspire au même type de pouvoir, au moins en Asie. Ces deux pays voient donc l’action américaine comme un précédent qui les favorise à long terme. « Si nous abandonnons la sécurité collective et les idéaux de la Charte de l’ONU – la souveraineté des nations et l’interdiction d’envahir les plus faibles –, cela profiterait durablement à la Russie et à la Chine », affirme la spécialiste de l’Europe centrale et de la Russie.

Une évolution qui redessine l’ordre mondial et explique la retenue de la Russie et de la Chine face aux initiatives américaines. Anne Applebaum résume cette logique ainsi: « Si l’idée est que les grands pays sont autorisés à dominer les plus petits sans avoir besoin de se justifier […], alors cela va dans le sens de la Russie et de la Chine. »

L’Europe doit apprendre à parler d’une seule voix

Selon Anne Applebaum, l’Europe n’a pas à s’engager dans une confrontation militaire avec les États-Unis, pas même face à des épisodes sensibles comme les menaces autour du Groenland. En revanche, elle doit impérativement apprendre à s’exprimer « d’une seule voix ».

Les Etats-Unis et la Russie […] aimeraient diviser l’Europe, faire en sorte que les Européens se battent les uns contre les autres

Anne Applebaum, historienne et journaliste

Selon elle, « les Etats-Unis et la Russie – pour des raisons différentes – aimeraient diviser l’Europe, faire en sorte que les Européens se battent les uns contre les autres, qu’ils hésitent à passer des accords et cessent de travailler ensemble ». Donc, plus l’Europe s’appuiera sur ses atouts — Etat de droit, démocratie, sécurité collective —, plus elle pourra résister aux tentatives de division de Washington et Moscou.

L’Europe doit aussi augmenter le coût des comportements américains: « Si les Etats-Unis menacent le Groenland ou les membres de l’Otan, l’Europe doit faire en sorte que ça coûte beaucoup plus aux Etats-Unis qu’actuellement », ajoute l’experte.

Propos recueillis par Eric Guevara-Frey

Adaptation web: Miroslav Mares