« Je n’ai pas peur de défendre l’art ». Dans une tribune publiée mercredi 14 janvier par The Independent, le célèbre peintre britannique David Hockney s’insurge contre le projet de transfert de la tapisserie de Bayeux de la France vers le Royaume-Uni. Pour l’artiste, ce voyage est « une folie » qui représente « un risque trop important » pour la conservation de l’œuvre.
Longue de 70 mètres, cette broderie du XIe siècle, chef-d’œuvre de l’art médiéval et témoignage unique de l’histoire européenne, doit être envoyée à Londres et exposée au British Museum pendant un an à partir de septembre. Elle a déjà quitté son musée normand en septembre dernier, une première depuis 1983.
David Hockney affirme être allé voir la tapisserie de Bayeux plus de vingt fois ces trois dernières années. Inquiet pour la préservation de cette œuvre, il assure avoir « étudié de près le sujet ». « La toile de lin qui la supporte est fragilisée par le temps et les fils de laine à broder sont sensibles aux tensions », relève-t-il. « Enrouler, dérouler ou suspendre le tissu différemment peut provoquer des déchirures, des pertes de points et des déformations ».
L’artiste, auteur notamment du célèbre Portrait of an Artist (Pool with Two Figures), insiste également sur la vulnérabilité de la tapisserie face aux variations environnementales. Habituée depuis des années à des conditions strictement contrôlées, l’œuvre pourrait souffrir d’un changement de température, d’humidité ou d’éclairage. De telles variations risqueraient d’entraîner « une contraction ou une dilatation des fibres ou une décoloration », rappelle-t-il, soulignant que « les teintures pour laine sont très sensibles à la lumière ».
Déjà 9 646 trous et 30 déchirures
Le peintre britannique n’est pas le seul à souligner ces problèmes. Depuis qu’Emmanuel Macron a annoncé le transfert de l’œuvre, une pétition a été créée en ligne pour s’opposer à un tel voyage. Rappelant que « cette broderie est d’une fragilité extrême », elle demande au président de la République d’annuler ce projet. Elle a déjà recueilli plus de 77 000 signatures.
Plusieurs experts ont également alerté sur les vibrations causées par un transport longue durée, risque majeur pour la tapisserie, sur laquelle ont déjà été relevés 9 646 trous et 30 déchirures. Une étude de 2021 avait ainsi pointé des « risques supplémentaires » en cas de transport dépassant « une heure de trajet ».
Pour autant, le transfert de cette œuvre, qui raconte la conquête de l’Angleterre en l’an 1 066 par Guillaume, duc de Normandie, futur « Guillaume le conquérant », est toujours d’actualité. « Rien ne permet de dire que le défi technique qui doit être relevé est impossible à relever », a estimé Philippe Bélaval, chargé par Emmanuel Macron de piloter cette opération.
« Je ne vois aucun avantage à être imprudent »
Depuis qu’elle a quitté son musée en septembre, l’œuvre a été acheminée dans un lieu de conservation tenu secret. Ce premier transfert « s’est remarquablement passé », avait salué un représentant du ministère de la Culture. « L’opération qui a eu lieu démontre qu’on peut y arriver et que si on s’entoure de toutes les précautions, on devrait pouvoir réaliser le prêt de bonne manière », avait-il ajouté, confiant pour la suite des opérations.
Dans sa tribune, David Hockney insiste : « je ne vois aucun avantage à être imprudent ». Non convaincu par les arguments du British Museum, qui lui a même envoyé une personne pour le convaincre, il plaide pour qu’une alternative soit trouvée. Le peintre propose par exemple qu’une copie soit réalisée. « Ce n’est pas compliqué. Le résultat serait magnifique », assure-t-il. L’œuvre originale resterait ainsi à Bayeux, ce qui n’est jamais qu’à quelques heures de Londres.
Le Royaume-Uni sort le (gros) chéquier pour assurer la tapisserie de Bayeux d’éventuels dommages