Deux partitions légendaires, qui hantèrent en leur temps leur compositeur. Hector Berlioz (1803-1869) mit vingt ans à achever La Damnation de Faust, « légende dramatique » composée d’après la première partie du Faust de Goethe, rejetée à Paris lors de son lancement à l’Opéra-Comique mais acclamée en Europe. Avec Les Troyens, monument lyrique inachevé de son vivant, le compositeur français synthétise ses grandes influences – Virgile, Shakespeare, Gluck – pour donner naissance à une œuvre démesurée, entre fracas épique et exaltation lyrique.

Une œuvre en cinq actes, qui dure plus de cinq heures dans sa version complète. L’opéra de Toulon livre de ces deux opéras, quelques-unes des pages les plus marquantes en versions concerts, en confiant les rôles-titres de Marguerite et Didon à Karine Deshayes.

Couronnée trois fois aux Victoires de la musique comme Artiste Lyrique de l’année (en 2011, 2016 et 2020), invitée des plus grands opéras du monde, la célèbre mezzo à la formidable aisance technique, à l’ample tessiture, avec des graves et des aigus qui lui permettent d’aborder des rôles difficiles allant du mezzo au soprano dramatique, trouve avec ce répertoire un programme taillé à sa mesure.

Vous vous produisez sur les plus grandes scènes internationales. Pourquoi Toulon ?

Ce n’est pas la première fois que je me produis à Toulon, j’y suis venue en 2014 pour La Belle Hélène d’Offenbach, puis en octobre 2020 avec Viva l’opéra !, un concert lyrique qui remplaçait Semiramide de Rossini, initialement prévu pour ouvrir la saison lyrique. J’aime chanter dans de très grandes salles, mais je reviens toujours avec plaisir vers les scènes plus petites qui m’ont vu débuter, Marseille, Toulouse, etc. Quand le directeur de l’opéra de Toulon m’a proposé ce programme autour de Berlioz, tout de suite ça m’a passionnée. Je n’avais encore jamais joué la Didon des Troyens. Ce rôle, nous l’avions évoqué quand j’étais jeune, il y a vingt-quatre ans, lors d’une masterclass sur Berlioz avec Régine Crespin, qui a contribué à populariser Les Troyens dont elle chanta les deux rôles de Cassandre et Didon en une même soirée. Le but de cette masterclass était de monter l’opéra-comique Béatrice et Bénédict, mais Régine avait mentionné le rôle de Didon, elle disait qu’un jour je le ferai parce qu’elle l’entendait dans ma voix. Ce rêve, je l’avais mis sous un petit mouchoir, et finalement les choses arrivent… Il faut être patient.

Avec cette prise de rôle, vous complétez votre répertoire sur Berlioz. Comment appréhendez-vous l’œuvre de ce compositeur ?

Je suis heureuse de pouvoir toucher du doigt Berlioz avec ces deux fragments orchestraux : La Damnation de Faust que j’avais déjà donné à l’opéra de Nice en 2019, avec John Nelson à la baguette, puis à Paris en 2020 juste avant le Covid, et à présent Les Troyens. Ils complètent la cantate Cléopâtre que j’ai eu la chance d’interpréter à Helsinki, au mois de septembre. J’adore l’écriture lyrique de Berlioz, les lignes sont magnifiques, la personnalité des personnages – des femmes amoureuses, des femmes blessées – étoffée, il y a plein de sentiments à montrer. Je trouve que la version concert marche bien pour cet opéra qui s’apparente plus à un oratorio, avec des tableaux plus qu’une histoire, où l’orchestre est aussi un personnage, notamment dans l’air de Marguerite « D’amour l’ardente flamme… » où elle dialogue avec le cor anglais. Avec Les Troyens, chanter en duo avec le ténor Pavol Breslik cette « Nuit d’ivresse et d’extase infinie » qui est une page magnifique et archiconnue de l’opéra romantique, et aussi l’air de Didon « Ah je vais mourir », quand elle est abandonnée par Énée, c’est un grand moment !

Six ans après votre interprétation de Marguerite, à Nice, vous retrouvez ce rôle. Votre interprétation sera-t-elle différente ?

Reprendre Marguerite six ans après, forcément la voix évolue ! Après avoir chanté d’autres rôles du répertoire lyrique comme Valentine dans Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer, qui fut écrit pour la Falcon (la célèbre chanteuse lyrique, Cornélie Falcone, qui donna sa voix de soprano dramatique à une tessiture, N.D.L.R.), ou les œuvres de Rossini qui m’ont permis de rentrer dans les vocalités de la Colbran (cantatrice, muse, maîtresse et épouse de Gioacchino Rossini), etc., ce sont autant de rôles qui me nourrissent et me permettent de rentrer dans l’écriture de Berlioz ; son œuvre présente la même tessiture, c’est une vocalité dans laquelle on rentre, ou on ne rentre pas.

Chanter dans la langue française, cela change beaucoup ?

J’ai beaucoup de plaisir à chanter en français, ça donne beaucoup de couleur, le français ne peut pas être lourd, il y a une clarté dans la langue. Mais l’italien est techniquement plus facile, ce ne sont que des voyelles claires et définies, il y en a six, à la différence de toutes ces nasales, les ‘‘an’’ et les ‘‘on’’, qui ne sont pas très vocales. Pour chanter, il faut faire très attention à ne pas tout mettre dans le nez, il faut toujours chanter rond, penser à la voyelle fondamentale. Quand on écoute les phrases, le français apporte énormément de sensualité, on a du texte mais toujours dans un legato.

L’opéra lyrique reste-t-il un genre populaire ?

À chaque fois que je joue à Toulouse ou Marseille, les salles sont pleines. Est-ce que le public novice a encore la curiosité, ou pas, de découvrir ces œuvres ? Quand je vois le prix des matchs de foot ou de tennis, je dis que l’opéra reste populaire, et on fait du live, il y a un orchestre, nous sommes nombreux sur scène et dans la fosse ! Avec la baisse des budgets publics, nous vivons une période de transition – quand j’ai commencé il y a vingt-neuf ans, il y avait beaucoup plus d’opéras programmés. Mais avec ces versions concerts, on peut venir à l’opéra se changer les idées, écouter de la musique en live et faire connaissance avec ces partitions légendaires de Berlioz sur des formats plus courts. C’est une chance !

Quels sont vos autres projets ?

La reprise de Don Giovanni de Mozart sur une mise en scène d’Agnès Jaoui que j’ai faite à Toulouse en novembre que je refais à Dijon et à Montpellier. En juillet, je fais en version concert Les Vêpres siciliennes de Verdi (1813-1901) au Festival d’Aix-en-Provence. Et je serai dans le Var, du 29 juillet au 7 août pour un projet génial qui me tiens à cœur : avec l’Académie musicale de Villecroze, je donnerai des courts de chants lors d’une masterclass où les élèves sélectionnés sur dossier, ne payent rien, ni les cours, ni le couvert, ni le logement. Je serai accompagnée de Jeff Cohen au piano, qui était l’assistant de John Nelson à Nice lorsque j’ai fait ma première Damnation. Cette masterclass, c’est une autre facette du métier qui me passionne, la passation, la transmission