S’il fallait choisir un menu à l’opposé des recommandations
classiques, ce serait celui des chasseurs inuits : grandes lamelles
de graisse de phoque, viande de narval, peau de baleine, poisson
très gras, presque pas de végétaux. Un repas presque entièrement
animal, avalé dans un froid extrême. Pourtant, dans les années
1970, les médecins qui les examinent ne voient pas les ravages
cardiaques attendus. De quoi laisser perplexe plus d’un
cardiologue.
C’est là que le paradoxe inuit est né. Les
épidémiologistes danois Jørn Dyerberg et Hans Olaf Bang observent
chez les
Inuits du Groenland une incidence remarquablement faible de
maladies coronariennes, malgré un régime saturé de graisses
animales. Leurs travaux, publiés notamment dans les revues The Lancet et The American Journal of Clinical
Nutrition, rapportent même des infarctus du myocarde
environ dix fois moins fréquents que chez les Danois. Pour des
populations vivant presque sans fruits ni céréales, le constat
surprend. Et la clé ne se cache pas là où on l’imagine.
Paradoxe inuit : ce que contenait vraiment la graisse de
phoque
Le régime traditionnel inuit apportait jusqu’à 7,5 grammes par
jour d’acides gras oméga-3 EPA et DHA, soit dix à
quinze fois la consommation occidentale moyenne. Cette dose
colossale venait surtout de la graisse de phoque, de narval et de
baleine, mais aussi de poissons gras comme le flétan du Groenland
ou l’omble chevalier. L’alimentation fournissait une énorme part de
calories sous forme de lipides, avec très peu de glucides. Un
profil presque inverse de celui du mangeur français moyen.
Derrière cette mer de gras se cachent pourtant plusieurs
éléments favorables au cœur :
- Sources principales : graisses de mammifères
marins et poissons sauvages, très riches en acides gras
polyinsaturés à longue chaîne. - Effet anti-thrombotique : le temps de
saignement des Inuits traditionnels était nettement plus long,
signe d’un sang moins prompt à coaguler et donc à former des
caillots. - Absence de nuisibles : pas de sucres raffinés,
pas de farine blanche, pas de graisses trans industrielles dans ce
modèle alimentaire.
Pourquoi ce gras marin semblait protéger leurs artères
Les acides gras marins EPA et DHA agissent comme de puissants
modulateurs de l’inflammation. Ils réduisent l’agrégation des
plaquettes, ce qui rend le sang plus fluide et limite la formation
de caillots, diminuent fortement les triglycérides sanguins et
stabilisent le rythme cardiaque. Dans ce contexte, la grande
quantité de graisse n’avait pas le même impact que les graisses
saturées et les huiles riches en oméga-6 typiques du régime
occidental moderne.
Pour vérifier leurs hypothèses, Jørn Dyerberg et Hans Olaf Bang
ont même servi de cobayes. Pendant plusieurs semaines, ils ont
consommé de grandes quantités d’huile de phoque. Les analyses ont
montré que leur temps de saignement avait presque doublé,
illustrant de façon spectaculaire l’effet anticoagulant des oméga-3
marins. Une expérience très parlante sur ce qui se jouait, en
silence, dans les vaisseaux des Inuits.
Pourquoi le paradoxe inuit ne
fonctionne plus, et ce qu’il dit de notre assiette
Tout change avec l’occidentalisation rapide de l’alimentation
dans l’Arctique : arrivée des sodas, de la « junk food », des sucres
et des farines raffinées. Les populations inuites modernes ont vu
leurs taux de diabète de type 2 et de maladies cardiovasculaires
grimper, jusqu’à dépasser ceux des pays occidentaux. Le fameux
paradoxe n’existait que dans le cadre très strict d’un régime
traditionnel riche en graisses marines mais dépourvu d’aliments
ultra-transformés ; l’associer à un flot de sucre devient, pour le
cœur, une combinaison défavorable.