Depuis un an et demi, l’alerte revient régulièrement sur le devant de la scène, attisé par un reportage (comme au 20 Heures de France 2, ce mardi) ou la publication de nouvelles analyses. La perte de vitesse de l’Amoc, un gigantesque système de courants marins, menace l’Europe d’hivers plus durs, avec des chutes spectaculaires du mercure, à l’horizon 2100. Certains y verraient de quoi remettre en cause le réchauffement climatique, mais rien n’est moins faux. On fait le point.

Qu’est-ce que l’Amoc ?

L’Amoc — Atlantic Meridional Overturning Circulation — est un système de courants océaniques qui transporte de l’eau chaude depuis les tropiques vers le nord de l’Atlantique, puis renvoie des eaux plus froides en profondeur vers le Sud. C’est lui qui, en grande partie, explique pourquoi l’Europe occidentale est plus douce que d’autres régions à la même latitude. New York est plus régulièrement paralysé par le blizzard que Barcelone.

Le célèbre Gulf Stream, avec lequel on la confond parfois et qui est localisé à l’ouest de l’Atlantique, n’en est en réalité qu’une composante, un seul courant. L’Amoc, elle, est un véritable « tapis roulant » océanique, fondé sur des différences de températures et de quantité de sel entre les masses d’eau. On la mesure grâce à des indicateurs depuis une trentaine d’années.

Pourquoi l’Amoc fait-elle peur aujourd’hui ?

Des scientifiques alertent depuis quelques années sur l’affaiblissement de l’Amoc sous l’effet du réchauffement. La fonte accrue de la glace groenlandaise ajoute de grandes quantités d’eau douce à l’Atlantique Nord, perturbant en hiver le fonctionnement normal du courant. Résultat : moins de chaleur transportée vers le nord de l’Atlantique et des hivers plus froids ou plus instables en Europe du Nord-Ouest.

Fin octobre 2024, 44 climatologues ont adressé une lettre ouverte au Conseil nordique des ministres (Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède et leurs territoires autonomes) qui a eu un certain retentissement médiatique. Le courrier soulignait que le risque d’effondrement avait probablement été sous-estimé et que le scénario d’un net ralentissement ou d’un arrêt partiel restait possible au cours de ce siècle.

« Les conséquences, notamment pour les pays nordiques, seraient probablement catastrophiques », écrivaient les auteurs, qui évoquaient des « phénomènes météorologiques extrêmes sans précédent » et une « viabilité de l’agriculture en Europe du Nord-Ouest » menacée. En novembre, l’Islande a qualifié le potentiel effondrement de « menace existentielle ».

Si l’Amoc s’effondre, fera-t-il froid en France ?

Si l’Europe du Nord serait bien la première concernée, la France pourrait connaître, en cas d’effondrement de l’Amoc, des épisodes de froid extrême l’hiver. D’après un article publié en juin dans la revue Geophysical Research Letters, la température à Paris pourrait plonger à -18 °C, Lyon connaître -18,6 °C, Lille frôler les -19 °C tandis que l’Alsace tremblerait sous -28 °C. Ce qui fait dire au JT de France 2 que la Seine pourrait se transformer en grand glaçon autour de 2100.

Attention, toutefois : il ne s’agit pas de températures moyennes, mais de pointes basses attendues environ une fois par décennie dans ce scénario. « Cela ne veut pas dire que l’hiver serait toujours plus froid qu’aujourd’hui, mais qu’il surviendrait ponctuellement des phénomènes extrêmes, aussi intenses que courts dans la durée, qui perturberaient la faune, la flore et nous-mêmes, tempère l’océanographe Julie Deshayes, directrice de recherche au CNRS. Le -18 °C, je n’y crois pas trop. Ces événements se rapprocheraient davantage des épisodes que nous avons connus il y a quelques semaines. »

Est-ce que ça remet en cause le réchauffement climatique ?

Non. Le réchauffement climatique est une réalité solide : les gaz à effet de serre continuent de réchauffer l’atmosphère et les océans. La diminution de l’Amoc ne contredit pas le phénomène. Elle en est même une manifestation.

Si une Amoc plus faible pourrait tempérer l’effet du réchauffement dans certaines zones en hiver, sur l’ensemble du globe, la tendance à la hausse des températures resterait prédominante. « L’Amoc intervient dans la redistribution de chaleur. S’il fait plus froid en Europe, il fera plus chaud dans la forêt amazonienne et plus globalement dans l’hémisphère sud », résume le climatologue Didier Swingedouw, directeur de recherche au CNRS.

« On ne va pas tomber dans une ère glaciaire. Vous ne trouverez pas un scientifique qui vous dira cela. C’est une manipulation des climatosceptiques pour dire que le système climatique va trouver lui-même une solution à l’effet de serre d’origine anthropique », accuse Julie Deshayes.

« Mais ce ne serait pas une bonne nouvelle que l’Amoc s’effondre, poursuit l’océanographe. Cela signifierait que l’océan ne joue plus son rôle de régulateur du climat. Les organismes y seraient affectés par l’addition de chaleur dans les eaux les moins profondes où ils vivent majoritairement. Il y aurait bien plus de CO2 donc d’acidité. Ce serait une catastrophe dans la catastrophe… »

Quand pourrait-on voir ces changements ?

C’est sans doute le point le plus délicat. Une quarantaine de modèles climatiques s’intéressent à ce que l’Amoc pourrait devenir à l’horizon 2100. « Ils montrent tous une diminution, mais ne convergent pas sur son ampleur », explique Didier Swingedouw. En tenant compte des multiples incertitudes, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime peu probable un effondrement d’ici la fin du siècle.

Dans une étude publiée en août dans Environmental Research Letters, des chercheurs ont analysé les scénarios après 2100 et jusqu’à 2500. Pour l’ensemble des simulations, un affaiblissement durable de l’Amoc apparaît très nettement au cours du siècle prochain. Il serait alors trop tard pour agir : toujours selon ces données, le point de bascule — le moment où le changement serait irréversible — surviendrait 50 à 100 ans avant que l’effondrement ne soit visible.