L’histoire n’étonnerait plus dans les Etats-Unis de Donald Trump. C’est pourtant à Paris qu’une librairie a été perquisitionnée mercredi matin. Alors que les employés arrivaient pour préparer l’ouverture, ils étaient attendus par cinq policiers et un substitut du procureur. La raison de leur présence ? Une perquisition à propos d’un livre illégal, selon le témoignage rapporté par nos confrères de Mediapart.

Après un contrôle d’identité des cinq employés, les forces de l’ordre s’affairent. « Ils nous ont demandé si on avait des exemplaires du livre From the River to the Sea en stock, on a dit non. Puis ils ont fouillé la salle jeunesse, sont descendus dans la cave, ont sorti les livres, un par un, pour les contrôler. Ils ont dû ouvrir environ une trentaine de cartons. Ils ont fouillé les rayonnages publics et les espaces réservés aux personnels, la salle de pause… C’était flippant », témoigne Lu, la gérante.

Un livre déjà à l’origine de plusieurs polémiques

Selon elle, les agents présents ont indiqué que le livre était interdit et qu’il était « illégal de le vendre ».

Ce livre a fait l’objet de polémiques depuis que Violette and Co l’a affiché en vitrine à l’été 2025. Son titre d’abord, (« Du fleuve à la mer » en VF), est un slogan régulièrement repris dans les mobilisations propalestiniennes.

Catégorisé « jeunesse », destiné aux « 6 à 10 ans et plus », il affiche des positions antisionistes et a valu à la librairie plusieurs problèmes importants. Quelques semaines après l’avoir affiché en vitrine, cette dernière était vandalisée avec les phrases « Hamas violeur » et « islamo-complices » gravés sur la devanture.

Un peu plus tard, en novembre 2025, des élus de la droite parisienne ont fait rejeter une subvention de 500.000 euros à quarante librairies indépendantes et ont justifié cette manœuvre par la mise en vente du livre propalestinien de Violette and Co. Une décision qui fera beaucoup de bruit au Conseil de Paris. Quelques jours plus tard, c’est la région Île-de-France cette fois qui avait refusé une subvention à Violette and Co, accusée de relayer des publications antisémites.

Pas d’arrêt d’interdiction, mais un avis défavorable de la Commission de surveillance

Pourtant, le livre de coloriage « n’a été frappé d’aucun arrêt d’interdiction de vente par le ministère de l’intérieur », précise Mediapart. En août 2025, le ministère de l’Intérieur a bien envoyé un courriel au sujet de l’ouvrage à la Commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse (CSCPJ) (qui dépend du ministère de la Justice) chargée de vérifier qu’une publication axée jeunesse « ne comporte aucun contenu présentant un danger » pour les enfants et adolescents.

La CSCPJ avait alors émis un « avis défavorable à l’importation de l’ouvrage », au motif « que son contenu est susceptible d’inciter à la haine envers un groupe de personnes, à savoir la population israélienne, et de nuire à l’épanouissement moral de la jeunesse », transmis au ministère de la Culture.

Problème, la librairie n’a jamais reçu cet avis défavorable, pas plus que l’éditeur sud-africain du livre, selon Mediapart. Les ouvrages ayant été « déposés » à la librairie, c’est l’éditeur qui aurait dû faire la demande d’autorisation de l’importation. L’enquête de Mediapart met en avant le rapport d’activité 2018-2020 de la CSCPJ, où elle concède être « rarement sollicitée pour les publications étrangères importées en France », même si les éditeurs y sont normalement obligés.

« On se demande si ce n’est pas de l’intimidation »

Un imbroglio souligné par l’avocat de la librairie Thibault Laforcade : « C’est un vrai problème en droit. On a un acte administratif dont personne n’est informé et qui n’est donc susceptible d’aucun recours ! »

La gérante de la librairie assure de sa bonne foi sur le sujet. « On ne commercialise pas de livres interdits. Notre lieu est beaucoup trop important pour qu’on prenne ce genre de risque, on veut être le plus carré·es possible », assure-t-elle ajoutant qu’elle se serait bien passée d’une nouvelle polémique. « Tous les deux mois, on se prend des attaques. Déjà que de base, c’est un métier fatigant… On aimerait bien le faire tranquillement. »

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Elle s’interroge toutefois sur l’intérêt de cette opération. « On se demande si ce n’est pas de l’intimidation ou une manœuvre politique. » Dans un communiqué, la librairie se montre plus offensive : « L’objectif ne semble pas avoir été l’application du droit, mais l’envoi d’un signal : surveiller, intimider, dissuader. Le flou volontairement entretenu sur les procédures et le zèle déployé pour une accusation manifestement bancale contrastent violemment avec l’inaction persistante face à la plainte que nous avons déposée en septembre 2025 pour menaces, dégradations et intimidations. »

L’affaire a fait réagir de nombreux élus de gauche, parmi lesquels, David Belliard, adjoint d’Anne Hidalgo, qui a tweeté ce vendredi matin pour dénoncer l’« insupportable pression auprès des librairies indépendantes » : « Un seuil supplémentaire a été franchi avec cette mobilisation inédite de l’appareil judiciaire. » Son allié dans l’union de la gauche pour les municipales 2026, le sénateur communiste Ian Brossat a lui dénoncé « l’offensive trumpiste de la droite parisienne ».