Les projets rassemblés dessinent une géographie mouvante. Les médiums se croisent – photographie, film, performance, installation, son, textile, technologies numériques – et composent un récit ouvert traversé par les urgences du présent. Rien n’est clos, tout circule. 

Cette dynamique ouvre des espaces de création où l’art s’invente comme un mouvement plutôt que comme un état. Loin de toute fixité, les démarches privilégient l’exploration et l’enquête, laissant les formes ouvertes et les récits en recomposition. Mémoire en circulation, technologies devenues matières, corps mis à l’épreuve et écologies situées dessinent des manières sensibles d’habiter le monde. Les projets soutenus en 2025 par l’Aide individuelle à la création donnent pleinement corps à cet élan, en accompagnant des pratiques qui interrogent le réel plutôt qu’elles ne le figent. Face à un réel fragmenté, l’art affirme une nécessité : déplacer les langages pour transformer notre regard, et réinventer le réel plutôt que le décrire. À l’occasion de l’ouverture du dépôt des dossiers 2026 [lien vers l’AAP], début janvier, retour sur ces travaux conduits en Île-de-France.

Ce que les territoires retiennent

Antonia Fritche « TLALLI » est un projet photographique qui explore le quotidien de San Isidro, Michoacán, à travers la mémoire, l’artisanat et la violence, capturant l’équilibre entre tradition et modernité avec des techniques argentiques et expérimentales © Antonia Fritche, dr

Tout commence souvent par un lieu. Un sol, une matière. Des paysages fragiles, façonnés par l’histoire, le climat et les usages, deviennent des matrices de création. Peinture, céramique, image ou installation prennent la forme d’archives sensibles, de Louisa Marajo à Gilles Rémy. Chez Marie Ouazzani et Nicolas Carrier, le paysage dialogue avec le trouble de la perception, oscillant entre disparition et régénération. Les territoires portent des traces industrielles, coloniales et agricoles que l’art ne cherche pas à effacer mais à rendre lisibles. Chez Gilles Élie-Dit-Cosaque, elles s’inscrivent dans une écriture visuelle créole, faite de récits hybrides et de circulations culturelles.

Louisa MARAJO – détail Grille de sargasses. Peinture sur couverture de survie-taille réduite ©Louisa MARAJO, dr

Chez Emma Riviera, elles affleurent au fil de rencontres et de pratiques populaires observées au plus près. À hauteur de gestes et de savoir-faire, pratiques artisanales et matières organiques déplacent encore le regard. Chez Antonia Fritche comme chez Rozy Salpekine, le paysage agit. Il contraint, résiste, répond. Les recherches de Gilles Rémy, ancrées dans les usages collectifs, trouvent un écho dans les cartographies sensibles de Josefina Paz, où les frontières deviennent lignes audibles et tactiles. La création écoute le vivant, prélève sans posséder, relie sans figer.

Là où la fiction prend le relais

Un glissement s’opère vers des récits où la technologie n’est jamais neutre. Intelligence artificielle, environnements immersifs, dispositifs sonores ou images générées deviennent des outils critiques, de Flora Bouteille à Maxime Rossi. Le jeu, la fiction et l’hybridation des formats déplacent les codes du cinéma, de la performance et de la narration. Chez Arnaud Dezoteux, Rafael Moreno ou le collectif JTM (Thomas Trichet, Théo Jollet, Martin Maire), les images composent des mondes instables peuplés d’avatars et de figures spéculatives. La fiction n’est pas une échappée mais un moyen d’interroger nos dépendances technologiques et nos imaginaires saturés.

Arnaud Dezoteux : « Maquette Tracking » © Arnaud Dezoteux, dr

Ici, l’image se dérobe parfois, le son prend le relais, la participation du public trouble les frontières. Les œuvres interrogent la désinformation, la persistance des données et la fabrique des émotions, comme chez Gala Hernandez Lopez, Célin Jiang ou Ludovic Sauvage. Les dispositifs immersifs de Joséphine Berthou, nourris par l’observation de mondes professionnels invisibilisés, trouvent un prolongement dans les recherches sonores d’Octave Courtin, où l’écoute devient expérience spatiale. La machine promet autant qu’elle inquiète : les architectures de papier de Chloé Vanderstraeten, les tapisseries interactives de Chloé Bensahel ou les protocoles administratifs détournés par Marion Lebbe interrogent les mécanismes de production, de normalisation et de valeur.

Le corps comme point de bascule

Au cœur du parcours, le corps. Corps contraint, désirant, exposé, perçu autrement. Chez Nicolas Faubert et Pauline Rousseau, les dispositifs performatifs et filmiques ne représentent pas, ils font éprouver. Mouvement, mémoire corporelle et vulnérabilité deviennent des outils de connaissance.

Elise Ehry « Modelisme croquis d’installation » © Elise Ehry, dr

La perception et l’intimité se chargent d’une portée politique. Les vêtements-mues de Diane Gaignoux, les images instinctives de Blandine Vives ou les performances discrètes d’Élise Ehry explorent des transformations souvent silencieuses. Les corps photographiés par Steeve Bauras révèlent des tensions sociales profondes, tandis que les films de Quentin Goujout interrogent des masculinités fragiles traversées par la solitude et le désir. Des corps longtemps invisibilisés occupent l’espace et imposent un autre tempo, de Mathilde Soares Pereira à Audrey Couppé de Kermadec, jusqu’aux portraits engagés de Sandra Reinflet. Ici, la vulnérabilité n’est pas un thème : elle devient une méthode.

Ce qui demeure en mouvement

La traversée s’achève sur la mémoire, non comme un monument figé mais comme une matière vivante. Archives familiales, récits diasporiques, gestes hérités et mythes recomposés forment des constellations fragmentées, de Lynn S.K à Camille Lévêque, de l’Algérie à l’Arménie, jusqu’aux paysages filmés par Rebecca Topakian. L’enquête documentaire se mêle à la fiction : les territoires perdus ou transformés réapparaissent par touches chez Caroline Déodat et Agnès Dherbeys. Le passé n’est pas restauré, il circule et se transmet autrement, par fragments et résonances.

Agnès Dherbeys, « Peutetrequelilemattend » Recherches © Agnès Dherbeys, dr

À travers ces lignes de force, les projets soutenus par l’AIC 2025 esquissent un état de la création contemporaine. En accordant du temps à la recherche, la DRAC Île-de-France affirme une conviction simple et exigeante : la création commence avant l’œuvre, là où se forment les questions.