En vingt ans, le tennis professionnel s’est métamorphosé : surfaces ralenties, balles alourdies, corps optimisés. Derrière cette quête d’efficacité absolue, une question brûlante : le jeu n’a-t-il pas perdu une part de sa magie et de sa diversité ?
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Plus athlétique, plus exigeant, plus spectaculaire sur le plan physique mais aussi plus prévisible ? En l’espace de vingt ans, le tennis professionnel a connu une transformation profonde.
Les surfaces ont été modifiées, les balles alourdies et les corps préparés comme jamais.
À mesure que la performance s’est rationalisée, les styles se sont rapprochés, certaines signatures techniques ont failli disparaître et des disciplines entières, comme le double, cherchent à se réinventer pour survivre.
Cette évolution pose une question centrale : le tennis moderne est-il en train de perdre une part de sa diversité ? Enquête sur un sport en tension permanente entre efficacité et identité.
Un jeu de plus en plus uniforme : la fin des contrastes
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Pendant longtemps, le tennis s’est raconté à travers ses oppositions de styles. Dans les années 1980 et 1990, chaque surface appelait un type de joueur, chaque tournoi dessinait un rapport de force spécifique.
Le gazon favorisait les attaquants et les serveurs-volleyeurs, la terre battue consacrait la patience et la construction, tandis que les surfaces dures servaient de terrain neutre où s’affrontaient toutes les philosophies.
Regarder un match, c’était aussi observer une confrontation d’idées.
Cette diversité s’est progressivement estompée. Aujourd’hui, la grande majorité des points, quel que soit le tournoi, se jouent du fond du court.
Le service-volée, autrefois pilier du jeu sur gazon, est devenu une option occasionnelle, presque un coup surprise. Même à Wimbledon, les échanges s’allongent, les retours sont plus profonds et les attaquants systématiques ont disparu du paysage.
Ce basculement n’est ni accidentel ni générationnel. Il est le résultat d’une volonté politique et technique amorcée au début des années 2000.
À cette époque, l’ATP et l’ITF cherchent à réduire les écarts entre surfaces afin d’unifier le spectacle et de favoriser des échanges plus longs.
Le gazon londonien est donc modifié entre 2001 et 2002, devenu plus résistant (composé entièrement d’Ivraie au lieu de 70% auparavant), de manière à ralentir la balle et la faire rebondir plus haut.
Les surfaces dures sont également ajustées et les balles deviennent plus lourdes, plus feutrées, moins explosives. Le jeu s’homogénéise.
L’ère du tennis optimisé : puissance, endurance et rationalisation du jeu
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Dans cet environnement, le joueur moderne doit avant tout être complet, solide et résistant. La défense devient une arme, la glisse un prérequis et la variation une option secondaire.
Rafael Nadal, Novak Djokovic ou Daniil Medvedev incarnent cette évolution : une couverture de terrain exceptionnelle, une capacité à absorber la puissance adverse et une tolérance à l’échange qui redéfinit les rapports de force.
Il faut toutefois nuancer concernant Nadal et Djokovic.
L’Espagnol a énormément progressé dans le petit jeu jusqu’à obtenir l’un des meilleurs touchers de balle du circuit.
Le Serbe, quant à lui, a également évolué dans ce domaine même si le smash a toujours été l’une de ses faiblesses.
Mais pour le reste, la polyvalence dans le jeu reste limitée et de nombreux joueurs et entraîneurs ont exprimé leurs réserves.
Federer : « un tennis plus physique et moins intuitif »
Roger Federer, maître absolu de la variation, évoquait régulièrement « un tennis plus physique et moins intuitif, où la créativité devait lutter contre la rigueur tactique. »
Patrick Mouratoglou parle, quant à lui, « d’un jeu plus rationnel, pensé pour réduire les risques plutôt que pour surprendre. »
Pourtant, même les plus critiques reconnaissent que cette évolution est cohérente avec les exigences contemporaines.
Le tennis est devenu une science de l’optimisation, où chaque choix technique et tactique est dicté par le rendement.
Les nouvelles générations sont donc contraintes d’oublier la variation s’ils veulent répondre et performer aux exigences des conditions actuelles du circuit professionnel.
Une évolution progressive qui provoque aujourd’hui le constat suivant : une baisse considérable des joueurs et joueuses dans les tentatives de variations (comme expliqué auparavant), mais également un taux d’échecs assez élevé dans la réalisation de ces coups.
Par exemple, les slices et les amorties se font rares.
Et, en ce qui concerne la volée, de nombreux joueurs affichent un taux de réussite compliqué au filet comme Shelton (60,3%, le plus bas parmi le top 25), Khachanov (64%) ou encore Rune (64,5%).
Le revers à une main : survivance esthétique dans un monde pragmatique
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C’est pourquoi, dans ce tennis standardisé, certaines signatures techniques semblent appartenir à une autre époque. Le revers à une main est sans doute la plus emblématique.
Longtemps majoritaire sur le circuit masculin, il est aujourd’hui devenu minoritaire, presque marginal.
En l’espace de trente ans, sa présence dans le top mondial a chuté de manière spectaculaire (seulement une dizaine dans le top 100 en 2025).
Les raisons de ce déclin sont avant tout mécaniques. Le revers à deux mains offre une stabilité supérieure, une meilleure résistance aux balles lourdes liftées et une efficacité accrue en retour de service.
Dans un tennis où la vitesse moyenne des frappes dépasse régulièrement les 120 km/h et où le lift est omniprésent, le revers à une main exige un timing parfait et une anticipation constante.
La moindre approximation se paie immédiatement.
Cette réalité se reflète dans la formation des jeunes joueurs. Dans les académies, le choix est rarement idéologique. Il est pragmatique.
Le revers à deux mains permet de sécuriser l’apprentissage, de limiter les zones de fragilité et d’augmenter les chances de réussite à haut niveau.
Enseigner le revers à une main, c’est accepter une prise de risque, un développement plus lent et une marge d’erreur plus grande.
Pourtant, le revers à une main n’a pas totalement disparu. Certains champions ont prouvé qu’il pouvait encore être une arme redoutable.
Les exceptions qui ont survécu
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Roger Federer en a fait un symbole de fluidité et de variation, même s’il l’a souvent payé à Roland-Garros contre Nadal (les balles bombées de l’Espagnol obligeant le Suisse à frapper ses coups au-dessus de l’épaule).
Stan Wawrinka, quant à lui, l’a transformé en massue, capable de dicter l’échange même face aux meilleurs défenseurs du monde comme contre Djokovic à Roland-Garros en 2015 ou encore à l’US Open en 2016.
Dominic Thiem et Stefanos Tsitsipas ont également prolongé cette tradition au plus haut niveau, chacun à leur manière.
Mais ces exemples relèvent davantage de l’exception que du modèle. Tous ont compensé la fragilité théorique de ce geste par une puissance hors norme, une préparation physique extrême et un travail technique obsessionnel.
Des exigences extrêmes qui ont conduit certains des joueurs cités à une rupture physique et mentale.
Dominic Thiem, par exemple, a fait état d’une lourde dépression après sa victoire à l’US Open en 2020.
Un calvaire qui s’est également poursuivi avec son grave problème au poignet qui l’a conduit à arrêter prématurément sa carrière en 2024.
Quant à Stefanos Tsitsipas, perturbé par de nombreux problèmes au coude, il traverse depuis une crise tennistique, redescendu à la 33e place mondiale.
Le revers à une main survivra donc uniquement grâce à des profils singuliers, pas grâce à une filière structurée.
Sa pérennité dépendra probablement de talents capables de justifier, par leur réussite, le maintien de cette anomalie esthétique dans un tennis de plus en plus normé.
Le paradoxe du double 
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Paradoxalement à ces évolutions techniques, une autre question traverse le tennis moderne : celle de la place du double.
Longtemps pilier du jeu, discipline à part entière valorisée par les grands tournois, le double a progressivement perdu en visibilité et en prestige, notamment sur le circuit masculin.
Une situation inattendue dans un contexte où beaucoup de fans évoquent un tennis rébarbatif et prévisible. Là où au contraire le double pourrait apporter plus d’instinct.
D’ailleurs, face à cette quête de visibilité, les instances ont tenté de réagir.
Les formats ont été modifiés afin de rendre les matchs plus courts, plus lisibles et plus attractifs pour la télévision.
Le super tie-break remplace souvent le troisième set, le point décisif supprime les avantages, les doubles mixtes sont raccourcis en Grand Chelem.
Ces ajustements visent à capter un public plus large, habitué à un rythme rapide et à des formats condensés.
Sur le plan financier, des progrès ont été réalisés. Les gains en double ont augmenté, en particulier dans les tournois du Grand Chelem, où une équipe victorieuse peut percevoir plusieurs centaines de milliers d’euros.
Une différence entre l’ATP et la WTA sur la participation des joueurs
Toutefois, l’écart avec le simple reste immense et la reconnaissance médiatique demeure limitée.
Très peu de joueurs de simple s’investissent durablement en double, préférant préserver leur corps et leur calendrier.
La situation diffère sensiblement entre l’ATP et la WTA. Sur le circuit féminin, le double conserve une vraie légitimité sportive.
Certaines joueuses ont construit des carrières hybrides, performantes dans les deux disciplines, et le double reste un espace de progression (Paolini, Townsend, Mertens).
Chez les hommes, en revanche, le double est devenu une spécialité à part, portée par des experts au palmarès impressionnant mais à la notoriété confidentielle (Lloyd Glasspool, Britannique, n°1 mondial et Julian Cash, Britannique, n°2 mondial par exemple).
Le public, lui, semble davantage attiré par les événements que par les spécialistes eux-mêmes.
Le double fonctionne lorsqu’il est intégré à une narration globale, dans des compétitions par équipe ou des formats exhibition, mais peine à exister comme produit autonome.
Un tennis plus efficace, mais plus lisse
Le tennis contemporain est sans doute plus exigeant que jamais. Les joueurs sont mieux préparés, plus résistants, plus complets.
Le niveau moyen a considérablement augmenté, réduisant les écarts et rendant chaque match potentiellement disputé.
Mais cette montée en gamme a un revers. En cherchant l’efficacité maximale, le jeu a perdu une partie de sa diversité, de ses contrastes et de son imprévisibilité.
L’uniformisation n’est pas une dérive incontrôlée. Elle est le résultat logique d’un système qui valorise la performance, la régularité et la rentabilité sportive.
Le tennis s’est adapté à son époque, à ses contraintes économiques, médiatiques et physiques.
La question n’est peut-être pas de revenir à un âge d’or idéalisé, mais de réfléchir à l’équilibre à trouver entre optimisation et créativité.
Ajuster les surfaces, varier davantage les balles, encourager la prise de risque, valoriser les disciplines annexes : les pistes existent, mais demandent une volonté forte.
Le tennis a toujours su évoluer sans se renier. Son avenir dépendra de sa capacité à préserver ce qui fait aussi son charme : la diversité des styles, des gestes et des chemins vers la victoire.
Sources
Tennis Temple : « Le tennis en quête de renouveau : pourquoi ce sport est devenu prévisible »