Par

Glenn Gillet

Publié le

17 janv. 2026 à 12h32

Elle s’est mise à la tâche avec détermination. Un peu plus d’un mois après sa nomination au poste indépendant de Défenseure des enfants de la Ville de Paris, dans un contexte de révélations sur des violences sexuelles pédocriminelles dans plusieurs accueils périscolaires municipaux, Dominique Versini a accordé un entretien à actu Paris, le premier depuis sa prise de fonctions. Cofondatrice du Samu social, Défenseure des enfants à l’échelle nationale de 2006 à 2011 elle est ensuite l’adjointe d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris à partir de 2014, en charge notamment de l’enfance. Malgré son lien passé avec la majorité de gauche et le calendrier de sa nomination, considéré par l’opposition comme relevant du coup de com’, Dominique Versini se veut ambitieuse et présence la colonne vertébrale de son projet : « développer une culture des droits de l’enfant » dans la capitale afin de diminuer sensiblement et durablement les violences de tous ordres à l’encontre des mineurs.

actu Paris : En quoi consiste ce nouveau poste de Défenseure des enfants la Ville de Paris, auquel vous avez été nommée ?

Dominique Versini : C’est une nouvelle fonction, indépendante de l’administration et de l’exécutif, qui a été créée par la Ville de Paris par un vote du Conseil de Paris. L’objectif est double : le premier, c’est de faire connaître aux enfants leurs droits fondamentaux et surtout leur donner des outils, des numéros de téléphone, des lieux qu’ils peuvent saisir lorsqu’un droit est atteint. On est particulièrement orienté sur les violences subies par les enfants, qu’elles soient physiques, psychologiques ou sexuelles. Mais il y a tous les autres droits qui peuvent être atteints également. Le deuxième objectif, c’est de défendre les droits des enfants lorsqu’ils sont atteints. La démarche, c’est vraiment d’avoir un Défenseur des enfants de la Ville de Paris de proximité, au plus près des lieux où se trouvent tous les enfants et qui intervient dans tous les lieux, les sites municipaux ou les sites associatifs financés par la ville où se rendent les enfants. Il faut que les enfants soient protégés partout où ils sont à Paris.

Une partie de l’opposition au Conseil de Paris a critiqué la création de ce poste, estimant qu’il s’agirait d’un coup de communication après les scandales dans le périscolaire et à quelques mois des élections municipales. Quels arguments avez-vous pour montrer que ce n’est pas de la communication ?

Ce serait un acte de communication si ce n’était pas moi. J’ai été Défenseure des enfants au niveau national et il n’y a que deux personnes qui l’ont été : Claire Brisset et moi. Donc c’est quand même peu de gens en France qui ont cette compétence reconnue et exercée pleinement. Ensuite, c’était une idée qu’avait la maire de Paris et qu’elle m’avait proposé dès 2020. C’était une idée de la maire de Paris qui remonte déjà en 2020. Elle souhaitait me confier cette mission. Mais à l’époque, j’étais adjointe et je trouvais que ce n’était pas possible, que ce n’était pas compatible d’être adjointe dans un exécutif et Défenseure des enfants indépendante. C’est vrai que l’actualité, qui a été très importante, avec des suspicions d’agressions sexuelles commises sur des enfants très jeunes dans le périscolaire, a été l’occasion pour la maire de Paris de se dire : « Mais oui, bon sang, ce défenseur des enfants, depuis le temps, je dis qu’il en faut un ».

Les numéros d’urgence pour les enfants

– 119 Allo enfance en danger : pour les enfants ou adolescents confrontés à une situation de risque et de danger, ainsi que pour les adultes confrontés ou préoccupés par une situation d’enfant en danger
– 3018 : pour les victimes, témoins et auteurs de harcèlement ou de violences numériques

Vous avez été pendant plusieurs années adjointe d’Anne Hidalgo en charge de la protection de l’enfance. Pouvez-vous expliquer concrètement en quoi vos prérogatives sont différentes aujourd’hui ? Et à titre personnel, vous sentez-vous plus utile ici qu’en tant qu’adjointe ?

Je me sentais utile en tant qu’adjointe parce que j’avais une mission très difficile qui était la protection de l’enfance, c’est-à-dire les enfants confiés par la justice à l’aide sociale à l’enfance (ASE) qui sont placés parce qu’ils ont subi de très graves maltraitances et violences dans leur milieu familial, qui est le milieu où on recense 80 % des violences contre les enfants. J’avais aussi la partie droits de l’enfant pour aller au maximum auprès des enfants, pour les informer. Ce sont 40 000 enfants qui ont été vus et vraiment informés et ça a contribué à faire émerger les paroles préoccupantes. Aujourd’hui, dans ma fonction de Défenseur des enfants, je cherche à développer une culture des droits de l’enfant pour qu’aucun enfant ne soit en danger dans un site municipal ou dans un site associatif géré et financé par la ville. On va mettre des binômes de jeunes « volontaires des droits » par arrondissement pour aller dans les lieux scolaires, clubs de sport, lieux pour enfants handicapés, pour vraiment sensibiliser. Il y a 380 000 enfants à Paris. L’objectif, c’est qu’ils voient les 380 000. Et le deuxième pôle va être géré par une magistrate, qui est en cours de recrutement, et une équipe de chargés de mission, juristes, psychologues, qui vont analyser et faire des enquêtes sur ce qui nous remonte par l’adresse [email protected] et à partir de là, on fera des recommandations à l’administration et à l’exécutif parisiens pour dire : « Pour mieux protéger les enfants, voilà ce que vous devriez faire ».

Justement, le Défenseur des droits, à l’échelle nationale, peut émettre des avis à l’égard de ce que fait l’État, des avis que certains trouvent parfois sévères mais en tout cas dans lesquels des critiques importantes étaient formulées, parce que l’institution est indépendante. Vous qui avez été membre de la majorité et de l’exécutif municipal, comment comptez-vous garantir votre indépendance dans vos nouvelles fonctions ?

En plus d’avoir exercé cette fonction de Défenseure des enfants par le passé, je suis aussi magistrate au Conseil d’État : je suis formée à l’indépendance, c’est dans mon ADN. Et si c’est moi qui ai été choisie, c’est aussi pour ma liberté de parole et pour mon indépendance. Moi, je ne vois que les enfants et leurs droits. Je vais mettre en place un conseil des enfants de la Ville de Paris regroupant des enfants des 17 arrondissements (Paris Centre et les arrondissements du 5e au 20e) pour qu’ils nous remontent leur perception de comment leurs droits sont respectés à Paris à travers les politiques municipales, et eux-mêmes feront des propositions qui seront transmises au Conseil de Paris. En créant un défenseur des enfants, l’exécutif et le Conseil de Paris ont donc accepté de recevoir des recommandations et des préconisations, voire des critiques de la part des enfants. Parce que les enfants doivent avoir une parole libre sur ce qu’ils vivent dans les politiques municipales.

Votre région, votre actu !

Recevez chaque jour les infos qui comptent pour vous.

S’incrire
On est aujourd’hui un peu plus d’un mois après votre nomination, quels sont les grands axes de travail que vous avez pu identifier et de quels moyens disposez-vous ?

L’équipe qui m’a été attribuée, c’est une équipe de 20 emplois à temps plein et elle est en construction. Concernant les axes de travail, il y a le premier qui paraît évident, c’est ce qui s’est passé dans le périscolaire et la question de son organisation. Je pense qu’il y a en tout cas un besoin de renforcer la formation sur les droits de l’enfant et sur la protection de l’enfant. Ça, c’est quelque chose qui est évident. Il y a la question des enfants à la rue, le plan grand froid. Personne ne devrait dormir à la rue et aucun enfant ne peut dormir à la rue. Il y a la question de l’aide sociale à l’enfance aussi, sur laquelle je serai très vigilante, c’est une question très difficile avec des enfants très vulnérables et que le fait d’être regroupés dans des foyers, c’est un risque. Il y a aussi le harcèlement et cyberharcèlement, un enfant sur dix est concerné. C’est un travail de fond. Il faut mailler le territoire parisien pour être plus concret.

Dans un des foyers de l’ASE parisienne, dans le 13e arrondissement, un enfant a été tondu par un encadrant pour le punir tandis que dans un autre foyer situé à Clamart mais sous la responsabilité de la Ville de Paris, une enfant de 10 ans dit avoir été violée le 10 décembre par une camarade de chambre. Dans les deux cas, les familles ont dû attendre parfois plus d’une semaine avant de prendre connaissance de ces faits. Que pouvez-vous faire contre ce manque manifeste de transparence ?

Alors justement, les enfants sont d’abord placés pour être protégés des faits qui, souvent, arrivent dans leur famille. Pour ce qui est de ces deux affaires, je n’ai pas analysé le dossier dans le détail donc je ne peux pas répondre sur le fond mais c’est clair que les parents doivent être informés et on ne peut pas tolérer que des faits pareils se produisent. Il faut comprendre quel a été le facteur déclenchant de cela. Il faut encore plus former les professionnels parce que ce sont quand même des professionnels qui ont agi ou qui ont été en défaut de surveillance.

Concernant les enfants qui dorment dans la rue à Paris, que ce soit avec leur famille ou dans le cas des mineurs isolés, on peut imaginer qu’ils ont moins accès aux ressources, aux personnes, aux lieux qui permettent de faire valoir leur droit. Quel regard portez-vous sur cette question ?

Dans mon projet, il y a le fait d’aller dans les centres d’hébergement où sont hébergées les familles sans domicile fixe, pour développer cette culture des droits de l’enfant, ça c’est très important. Il y a beaucoup de familles qui sont hébergées dans des hôtels par exemple et c’est vrai qu’il peut y avoir beaucoup de promiscuité, ce qui est propice quand même au non-respect des droits des uns et des autres.

On est à moins de deux mois des élections municipales à Paris. Est-ce que vous pensez que votre poste et les missions qui y sont associées survivront à un changement de majorité ?

Je l’espère pour les enfants. Ce n’est pas ma personne la question. Moi, je préfigure et je mets en place l’institution. Que ce soit moi ou quelqu’un d’autre, mon plus grand souhait c’est que se poursuivent cette défense des enfants et cette promotion des droits de l’enfant, et qu’il y ait des gens partout pour les informer et pour leur permettre de grandir, de s’épanouir et d’éviter un maximum de traumas. J’aimerais que le poste subsiste, peu importe la personne qui l’incarne.

Et si le poste persiste malgré un changement de majorité, vous attendez-vous à ce qu’on vous demande de le quitter ?

Je n’attendrai pas qu’on me demande de partir, je prendrai ma décision moi-même (sourire) et je ne peux qu’espérer que la personne qui dirige Paris soit une personne qui soit engagée dans la défense et la protection des enfants, c’est une évidence, et de tous les enfants : quels que soient leurs parents, quelles que soient leurs origines et d’où qu’ils viennent. C’est très important. Paris, c’est une ville de diversité : un Parisien sur quatre est né à l’étranger. C’est ça qui est particulier à Paris, c’est qu’on vient tous de partout. Moi, je ne suis pas né ici, je suis née au Maroc et je suis arrivée à 18 ans et c’est ça.

Donc vous identifiez des camps politiques qui ne seront pas, a priori, amenés à défendre tous les enfants ?

Il y a des gens qui ne se cachent pas de ne pas vouloir prendre en charge les enfants venus d’ailleurs, au-delà de nos frontières. C’est le grand sujet des mineurs non accompagnés et c’est quand même un sujet clivant, que ce soit au niveau national ou au niveau local.

Personnalisez votre actualité en ajoutant vos villes et médias en favori avec Mon Actu.