
Un tas de munitions récupérées dans le vignoble Olvio Nuvo à Paroutyne dans la région de Mykolaïv le 3 septembre 2022.
Archives Dimitar DILKOFF / AFP
Ce grand gaillard francophile, déterminé à faire connaître la qualité de la viticulture ukrainienne, visitait Bordeaux le 18 décembre 2025. Sa délégation était invitée par la Cité du vin le temps de proposer une dégustation au public dans le cadre de ses « afterworks du jeudi ». Le site œnotouristique, à vocation universelle, a noué des relations privilégiées avec 53 vignobles de France et de l’étranger ; la signature du partenariat avec l’Ukrvinprom avait eu lieu juste avant le début de la guerre en Ukraine déclenchée en février 2022.
« Des combattants de la vigne »
« Ce sont des combattants de la vigne, considère quatre ans plus tard Florence Maffrand, responsable des partenariats. Nous avons eu du mal à faire venir cette délégation ukrainienne, elle a dû passer plusieurs barrages pour arriver ici. » Dans ce contexte, il s’agit autant de faire connaître les cuvées que le courage de ces vignerons face à l’agresseur russe. Le vin est devenu, en ces temps de guerre, une arme de défense de l’identité ukrainienne. Certaines étiquettes y font d’ailleurs allusion.

L’étiquette de la cuvée Grad Cru, un vin pétillant de la cave Slivino dans la région de Mykolaïv, rappelle que le vignoble est, aussi, en guerre
Repro Cité du vin
Gustativement, les cuvées ukrainiennes sont réjouissantes. Avec leurs cépages endémiques (raktsiteli, noir d’Odessa, sapervi…), elles diffèrent vraiment de celles d’Europe de l’ouest. Même un 100 % cabernet sauvignon ukrainien, fort agréable, ne ressemble en rien à celui d’un médoc. Les sols (constitués de tchernoziom) et les climats continentaux capricieux d’Ukraine constituent des terroirs originaux.

Le vignoble ukrainien, développé par les Grecs, est l’un des plus anciens du monde.
Archives Stéphane Badet
La surface du vignoble ukrainien est actuellement de 30 000 hectares. À peine un tiers de celle du vignoble bordelais. Il s’est développé sous l’influence de la culture grecque au VIe siècle avant Jésus-Christ. Au XIe siècle après-JC, les monastères sont devenus des domaines viticoles, le vin étant important pour la liturgie. Constitutive de la culture nationale, la production de vin a été qualifiée « d’essentielle pour l’image de l’Ukraine à l’international » par Volodymyr Zelensky. Le 25 septembre 2020, au Château Chizay en Transcarpatie, le président instituait ainsi une nouvelle fête dans son pays : la Journée du vigneron et du vinificateur.

Situés près de la mer noire, les vignobles d’Odessa et Mykolaïv sont constamment menacés par des missiles et des drones.
Archives Stéphane Badet
Des domaines emblématiques bombardés
En Ukraine, les vignobles se sont historiquement implantés dans le sud du pays, sur les pourtours de la mer Noire, ce qui correspond à la zone de guerre actuelle et à une partie des territoires occupés par la Russie. Dont la Crimée (50 % du vignoble ukrainien). « Les Russes détruisent des écoles, des hôpitaux et des églises… alors pourquoi respecteraient-ils des domaines viticoles, se désole Volodymyr Kucherenko. Ils n’ont pas de règles. Leur but est de détruire tout ce qui est lié à la culture ukrainienne. Or, le vin ukrainien est issu d’une grande histoire. »

Valerii Zavorotnyi est le propriétaire de Fratelli Winery. Il a perdu, dans la région de Mykolaïv, 560 hectares : « Nous sommes dans la zone active des militaires avec des attaques massives, raconte-t-il. En juin 2024, notre site de vinification a été détruit par des drones russes kamikazes. Mais nous l’avons reconstruit. Nous exploitons encore 565 hectares »
« Montrer qu’on est toujours actif »
En février 2022, près de Kherson, dès les premières heures de la guerre, le domaine historique Prince Trubetskoi Winery a été occupé par les Russes. Les installations ont été détruites et la cave contenant 70 millésimes a été pillée. Un carnage qui n’a pas empêché le domaine de continuer à commercialiser du vin près d’Odessa sous la marque Stoic…

À Bordeaux, une délégation de vignerons ukrainiens (à gauche, Volodymyr Kucherenko) est venue à la Cité du vin proposer une dégustation le 18 décembre 2025.
Sébastien Darsy
Également situé dans la région de Kherson, le Château Kurin s’est retrouvé sous les bombardements pendant trois ans. Il a pourtant été exploité jusqu’en septembre 2024 lorsque le vignoble et les installations ont finalement été détruits. Près de Zaporijia, le vignoble Graevo, qui venait de planter des vignes, n’a pu les exploiter : elles sont désormais situées en territoire occupé par la Russie.
« Malgré les dangers, les vignerons ukrainiens qui continuent de produire du vin veulent montrer, par leur propre exemple, qu’ils ne baissent pas les bras, commente Mariia Varfolomeieva, conseillère de l’Ambassadeur d’Ukraine en France. Chacun veut montrer à son voisin qu’il est toujours actif. Les magasins sont encore ouverts, on trouve encore du vin sans problème en Ukraine. Là-bas, on se bat pour la vie. Et boire du vin, c’est aussi apprécier la vie. »

Le 18 décembre 2025, les Jeunes agriculteurs sont venus manifester devant la Cité du vin contre la dégustation de bouteilles ukrainiennes.
Sébastien Darsy