Réclamée par Volodymyr Zelensky, écartée par Vladimir Poutine et Donald Trump… L’adhésion de l’Ukraine à l’Otan est l’une des questions les plus explosives des négociations en cours en vue de mettre fin à la guerre qui oppose Kiev à la Russie. Pour les uns, y renoncer reviendrait à donner un blanc-seing au maître du Kremlin. Pour d’autres, comme Charles Kupchan, professeur d’affaires internationales à l’université de Georgetown, maintenir cette option ouverte reviendrait à « mener l’Ukraine en bateau ».

Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes mondiaux en géopolitique, il s’en explique auprès de L’Express, tançant au passage la « naïveté géopolitique » de l’Otan. Quitte à faire le jeu de Vladimir Poutine ? L’ancien conseiller de Barack Obama détaille comment Donald Trump peut finir par convaincre le dirigeant russe de négocier, et évoque les différentes alternatives qui permettraient à Kiev de se défendre sans le concours de l’Alliance. Entretien.

L’Express : Vous rejoignez l’administration Trump sur un point stratégique majeur : à savoir que l’Ukraine doit pour l’instant abandonner l’idée d’adhérer à l’Otan… Pourquoi cela ?

Charles Kupchan : Il est contre-productif de faire miroiter à l’Ukraine l’idée qu’elle puisse adhérer à l’Otan dans un avenir proche, alors que les chances que cela se produise sont dans la réalité assez minces et ce, pour deux raisons : premièrement, il n’y a pas de consensus au sein de l’Alliance sur cette question, or l’absence de consensus rend impossible toute avancée vers l’adhésion. Deuxièmement, malgré le soutien militaire et économique apporté à Kiev par les Etats-Unis, la France, l’Allemagne et, d’une manière générale, la quasi-totalité des membres de l’Otan, une réticence manifeste à entrer en guerre avec la Russie pour défendre l’Ukraine persiste parmi les alliés. Pour preuve : il n’y a actuellement aucune troupe de l’Otan en Ukraine, alors que le pays se défend contre une invasion russe à grande échelle depuis quatre ans. Si l’Otan n’est pas prête à venir à son secours aujourd’hui, alors que le pays est attaqué, pourquoi étendrait-elle une garantie de sécurité qui l’obligerait légalement à défendre l’Ukraine en cas de nouvelle attaque russe à l’avenir ?

Il me paraît plus sensé d’adopter une attitude franche et honnête envers Kiev, en l’encourageant à trouver d’autres moyens pour garantir sa sécurité. Depuis 2008, date à laquelle l’Otan a promis pour la première fois que l’Ukraine finirait par rejoindre l’Alliance, elle entretient une forme d’illusion. L’Otan a fait preuve d’une certaine naïveté géopolitique en pensant qu’elle pouvait ouvrir ses portes à l’Ukraine sans s’aliéner la Russie…

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Comment cela ?

L’histoire nous enseigne que les grandes puissances n’apprécient guère que d’autres puissances s’immiscent dans leur voisinage et déploient des forces militaires dans ce qu’elles considèrent comme leur sphère d’influence. Les Etats-Unis en sont un parfait exemple. Tout au long du XIXe siècle et jusqu’au XXe siècle, Washington a constamment repoussé ses rivaux hors de sa sphère d’influence autoproclamée dans l’hémisphère occidental. C’est précisément par crainte que l’élargissement de l’Otan dans le voisinage de la Russie ne déclenche une nouvelle ère de rivalité avec ce pays que je m’y suis opposé lorsque je travaillais à la Maison-Blanche sous la présidence de Bill Clinton. Mais les opposants à l’élargissement ont perdu ce débat. En conséquence, l’Otan s’est progressivement rapprochée des frontières russes. A mon avis, c’était une erreur.

L’Otan est peut-être une alliance défensive, mais la Russie ne souhaite évidemment pas voir les meilleurs chars, avions et armes de frappe à longue portée de l’Occident de l’autre côté de sa longue frontière avec l’Ukraine. Certes, l’élargissement de l’Otan et la perspective d’une adhésion de l’Ukraine ne justifient en aucun cas l’invasion de celle-ci par la Russie en 2014, puis à nouveau en 2022. Cette question aurait dû être réglée par voie diplomatique. Mais l’Otan a commis une erreur stratégique en essayant d’intégrer l’Ukraine dans l’Alliance.

Ce type d’argument ne fait-il pas le jeu de Vladimir Poutine ?

Que l’Ukraine souhaite adhérer à l’Otan est tout à fait compréhensible. Elle veut bénéficier de la protection offerte par celle-ci. Et Poutine est peu susceptible d’attaquer la Pologne, l’Estonie ou tout autre pays membre de l’Otan, car il sait que cela équivaudrait à entrer en guerre avec l’Alliance. Cependant, dans la mesure où cette adhésion reste hautement improbable, Kiev doit élaborer d’autres plans pour assurer sa sécurité, comme le fait actuellement Volodymyr Zelensky, en cherchant à obtenir des garanties de sécurité de la part des Etats-Unis et des pays européens. De plus, étant donné que Poutine est fermement opposé à l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan, le fait de retirer cette question de la table des négociations pourrait faciliter la recherche d’une solution diplomatique à la guerre.

“Si la guerre se poursuit pendant plusieurs années encore, l’Ukraine pourrait devenir un Etat défaillant”

Au-delà de la question de l’adhésion à l’Otan, certains observateurs estiment que l’accord de paix sur la table, qui implique également certaines concessions territoriales, reviendrait à récompenser l’agression militaire de la Russie…

Je conviens qu’il est immoral et illégal que Poutine s’empare de force du territoire ukrainien. Mais quelles sont les options pour empêcher cela ? Je ne vois qu’un seul moyen d’expulser la Russie d’Ukraine : envoyer des centaines de milliers de soldats de l’Otan sur la ligne de front et chasser littéralement la Russie du territoire ukrainien. Or, une telle opération conduirait probablement à une troisième guerre mondiale, avec la menace d’un recours aux armes nucléaires. De plus, l’Otan a clairement indiqué qu’elle n’était pas prête à entrer en guerre avec la Russie pour l’Ukraine. Nous n’avons donc d’autre choix que de rechercher une issue diplomatique à la guerre, même si cela ne correspond pas au résultat idéal et ne permet pas de rétablir pleinement l’intégrité territoriale de l’Ukraine.

Être réaliste et pragmatique, c’est aussi admettre que l’Ukraine n’est pas en très bonne posture. Elle est empêtrée dans un scandale de corruption majeur, confrontée à un déficit budgétaire et à un manque d’armes et de personnel militaire. Les Ukrainiens sont épuisés et nombreux sont ceux qui évitent le service militaire. Pendant ce temps, la Russie continue de bombarder les villes ukrainiennes et ses infrastructures économiques. Le prêt de 90 milliards d’euros que l’UE a récemment accepté d’accorder à Kiev sera certainement utile, mais le temps ne joue pas en sa faveur. Pour toutes ces raisons, il est urgent de mettre fin à cette guerre dès que possible. Si elle se poursuit pendant plusieurs années encore, l’Ukraine pourrait devenir un Etat défaillant, ce qui permettrait à la Russie de réussir à la soumettre. Ce serait le pire des scénarios.

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L’expérience des quinze dernières années montre que les concessions faites à la Russie n’ont jamais freiné l’expansionnisme de Vladimir Poutine…

Certains affirment que si Vladimir Poutine obtenait des concessions de Kiev et parvenait à conserver une partie de l’Ukraine, il s’attaquerait ensuite à d’autres pays, y compris des membres de l’Otan. Mais je ne vois pas les choses ainsi. Parce que Moscou a déjà du mal à vaincre l’Ukraine, il me semble très improbable que Poutine décide de combattre de front l’Ukraine et 32 membres de l’Otan. Quoi qu’il en soit, il faut pour l’instant se concentrer sur la fin de l’agression russe contre l’Ukraine. Trump fait ce qu’il faut en négociant avec Poutine et en proposant des conditions concrètes pour un accord de paix. Mais pour l’instant, le président russe semble surtout vouloir gagner du temps. Il se dit prêt à conclure un accord pour mettre fin à la guerre et entretient des conversations amicales avec Trump, mais il reste à savoir s’il négocie de bonne foi et s’il est prêt à revoir à la baisse ses objectifs de guerre expansionnistes et ses efforts pour transformer l’Ukraine en un Etat vassal. En effet, les forces russes progressent sur le champ de bataille et Poutine a intensifié ses opérations aériennes contre l’Ukraine. A mon avis, il pense toujours pouvoir gagner. Et par gagner, j’entends briser l’Ukraine, renverser son gouvernement et, finalement, ramener le pays dans la sphère d’influence de la Russie.

Compte tenu de tout ce que vous venez de dire, pensez-vous sincèrement qu’il soit encore possible de persuader le président Poutine de revenir à la table des négociations ? Les quatre dernières années ne semblent guère favoriser une telle perspective…

Oui, je pense qu’une approche combinant la carotte et le bâton offre un espoir réaliste de mettre fin à la guerre. Cela dit, Trump a besoin d’un bâton plus gros ; Il fait preuve de trop de patience dans ses relations avec Poutine. Il a parfois exprimé sa colère envers son homologue russe, se demandant si Poutine ne se jouait pas simplement de lui. Trump doit mettre la pression. Si l’idée est de parvenir à un accord de cessez-le-feu acceptable pour Kiev, Trump devra recourir à un pouvoir plus coercitif : davantage de sanctions économiques contre la Russie et davantage d’aide économique et militaire à l’Ukraine. Poutine s’arrêtera quand on l’arrêtera ; Trump doit le convaincre qu’il ne peut pas vaincre l’Ukraine et qu’il doit conclure un accord pour mettre fin à la guerre. En attendant, Trump devrait continuer à laisser entrevoir la possibilité d’un assouplissement des sanctions contre la Russie et d’un rétablissement des relations entre Moscou et Washington si Poutine met fin à la guerre. C’est la carotte nécessaire ; Trump peut offrir à Poutine la fin de l’isolement économique et diplomatique de la Russie.

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Ne craignez-vous pas, cependant, que d’autres grandes puissances se sentent autorisées à attaquer d’autres pays plus petits à l’avenir ?

Je connais bien l’argument selon lequel « si nous laissons Poutine s’emparer d’une partie de l’Ukraine, cela pourrait inciter la Chine à attaquer Taïwan« , etc. Mais le monde ne fonctionne pas ainsi. Si la Chine attaque Taïwan, cela n’aura pas grand-chose à voir avec ce qui se passe en Ukraine. Et de toute façon, si les événements en Ukraine ont une quelconque influence sur les choix de Pékin, c’est plutôt pour dissuader la Chine de lancer une guerre contre Taïwan. Le régime chinois observe comment la Russie fait face à l’isolement diplomatique, à de sévères sanctions économiques et à de lourdes pertes sur le terrain… Je doute que cette image l’encourage à suivre la même voie.

Si l’Otan fermait ses portes à l’Ukraine, qu’est-ce qui empêcherait la Russie de reprendre la guerre dans cinq ou dix ans ?

Rien ne garantit que la Russie n’attaquera pas à nouveau l’Ukraine. Vladimir Poutine est un fauteur de troubles et le restera. Il fait preuve d’un comportement agressif sur plusieurs fronts : ses interventions en Géorgie et en Ukraine, ses activités en Asie centrale, en Syrie, en Libye et en Afrique, ses liens avec l’Iran et la Corée du Nord, ses intrusions dans l’espace aérien de l’Otan, son ingérence dans les élections occidentales… La liste est longue. L’Ukraine vit dans un voisinage dangereux et doit donc s’assurer qu’elle dispose du nécessaire pour se défendre à long terme. Les pays de l’Otan devront lui fournir des fonds et des armes pour une durée indéterminée. En outre, l’Ukraine est en passe d’adhérer à l’UE. Grâce à l’article 42.7 du traité sur l’Union européenne, qui prévoit une défense mutuelle, Kiev est en bonne voie pour obtenir la garantie de sécurité formelle qu’elle recherche. Les Russes ne semblent pas aussi fermement opposés à cette adhésion qu’ils le sont à celle de l’Otan. L’intégration de l’Ukraine à l’UE pourrait être une solution acceptable pour tous.

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