Juliette Pavy : La manifestation était très pacifique. Il y a eu une prise de parole au départ pour rappeler qu’aucun débordement ne serait toléré, sous peine d’arrêt de la manifestation. On aurait aussi pu s’attendre à voir beaucoup d’insultes envers Trump sur les pancartes, notamment, mais cela est resté très marginal. Il y avait beaucoup de drapeaux et les gens scandaient « Kalaallit Nunaat », le nom groenlandais de leur territoire, ce qui montre leur fierté d’être groenlandais. Toutefois, l’atmosphère restait assez pesante.

Juliette Pavy a fait de nombreux allers-retours depuis 2022 au Groenland, pour divers sujets engagés : la famille, le changement climatique, les femmes inuits.Juliette Pavy a fait de nombreux allers-retours depuis 2022 au Groenland, pour divers sujets engagés : la famille, le changement climatique, les femmes inuits. (Photo privée, fournie par Juliette Pavy)Vous avez déjà travaillé au Groenland. Vous qui connaissez ce peuple, comment expliquer ce pacifisme face aux velléités de Trump ?

Cela est propre à la culture nordique en général. Lorsque je couvrais les élections législatives du territoire, en 2025, j’ai vu les politiciens, de tous les partis, capables de se retrouver dans une même pièce, d’échanger tranquillement. Personne ne haussait le ton. Ce n’est vraiment pas la même façon de débattre et de protester qu’en France, par exemple.

Malgré ce calme, quel est le ressenti des Groenlandais face à la menace du président américain ?

Ils ne comprennent pas vraiment les intentions de Trump. Il y a une grande inquiétude, notamment après ce qui s’est passé au Venezuela et l’arrivée des soldats étrangers. D’ailleurs, le fait de manifester est un signe de cette préoccupation. Il y a eu trois manifestations en 2025, car le contexte était compliqué, mais sinon, ces événements restent très rares. C’est donc quelque chose d’assez important dans le calendrier groenlandais. De plus, je n’avais jamais vu autant de manifestants dans les rues de Nuuk.

La menace sino-russe invoquée par Trump, nuancée par le chef du Commandement arctique danois ces derniers jours, est-elle perçue comme réelle par la population groenlandaise ?

Ce n’est pas quelque chose qui inquiète spécialement les habitants. Je n’ai jamais rencontré de Groenlandais qui m’a dit avoir peur d’être attaqué par les Russes et les Chinois. Il y a, certes, des cas d’ingérence, comme pour le nouvel aéroport de Nuuk, qui devait être, au départ, financé en partie par les Chinois. Ces derniers se sont finalement rétractés. Ce sont davantage des inquiétudes à propos de qui va investir dans les mines, dans les ressources, dans les ports, etc., plutôt que sur des menaces militaires potentielles.

Pensent-ils que Trump cible plutôt leurs ressources minières ?

Sur la liste des 32 métaux critiques ou terres rares importants pour l’Union européenne, le Groenland en dispose de 23. Souvent les médias mettent en avant l’exploitation de ces ressources comme un argument de Donald Trump. Pourtant, il faut plus de 16 ans pour rendre une mine opérationnelle. Ce n’est pas quelque chose d’instantané.

Cet argument ne m’apparaît donc pas vraiment valable. D’autant plus que, si les Américains souhaitent accéder à ces métaux, ils le peuvent. Les Groenlandais se sont toujours dits ouverts aux affaires. D’ailleurs, quelques permis d’exploration ont déjà été déposés par des compagnies américaines. Il en est de même pour l’argument militaire. Les Américains ont déjà une base (Pituffik) et ont un accord avec les Danois s’ils souhaitent en implanter d’autres.

En parlant d’armée, est-ce que les habitants du Groenland sont dans l’attente d’une intervention des Européens ?

Quand on a demandé au Premier ministre, Jens-Frederik Nielsen, s’il devait choisir entre les Américains et le Danemark, il a dit qu’il choisirait le Danemark, et donc l’Europe. Je pense que ça doit être rassurant pour les Groenlandais que les Européens ne les abandonnent pas. Je suis d’ailleurs en ce moment à l’aéroport de Nuuk, en présence de soldats de l’armée allemande. Toutefois, cela crée une ambiance particulière. On n’a pas l’habitude de voir des soldats étrangers dans la capitale, bien que s’y trouve le « Joint Arctic Command », où opèrent généralement des soldats danois.

Vous qui avez grandi à Vannes, vous connaissez très bien ce territoire et ses habitants. Comment vous êtes-vous intéressée au Groenland ?

Avant d’être photographe, j’étais ingénieur en biologie et j’avais postulé pour travailler sur les bases de l’Institut polaire en Arctique. Et même si cela n’a pas abouti, j’ai continué à suivre l’actualité de la région. En 2022, j’ai commencé à travailler sur le sujet de la stérilisation forcée des femmes inuits. Je me suis rendue sur place pour suivre l’enquête.

En 2023, j’ai continué d’y travailler pour le journal Libération, sur la thématique du changement climatique. L’obtention de différents prix et bourses et les commandes de différents médias m’ont permis d’y revenir régulièrement. L’année dernière, j’ai passé plus de sept mois au Groenland. Après un bref retour en France, j’y retourne dès la semaine prochaine pour poursuivre la couverture de l’actualité.