INFO LE POINT. Après une succession de rebondissements qui ont failli enterrer sa création, cette structure d’envergure ouvrira avant la fin de l’année en France.
L’annonce devrait avoir lieu ce mardi 21 janvier en fin d’après-midi à Davos en présence d’Emmanuel Macron, mais à l’abri des caméras. Le Forum économique mondial (World Economic Forum, ou WEF) et VivaTech – le grand-rendez vous technologique parisien qui réunit chaque année, au mois de juin, des dizaines de milliers de participants – s’apprêtent en effet à officialiser la création du Centre européen d’excellence en intelligence artificielle, qui s’installera à Paris. Cette création vise à rejoindre le réseau mondial des centres C4IR (Centres for the Fourth Industrial Revolution), ces pôles de réflexion technologique déployés dans une vingtaine de pays, du Rwanda à Israël, en passant par le Brésil, les Émirats arabes unis ou encore le Vietnam. Ce serait le premier centre de ce type en Europe.
Surtout, l’annonce intervient quelques jours après le retour très symbolique de Yann Le Cun, lauréat du prix Turing et pionnier du deep learning, qui a quitté Meta en novembre 2025 pour lancer AMI Labs à Paris. Un signal fort, alors que la France tente de se positionner dans la bataille mondiale de l’IA, aujourd’hui largement dominée par l’affrontement sino-américain.
Le réseau C4IR, créé par le mythique fondateur du World Economic Forum de Davos Klaus Schwab, vise en effet à aider les habitants à anticiper les technologies exponentielles et à accélérer leur adoption inclusive et durable. Chaque centre opère selon un modèle hybride : ancré dans une institution nationale (ministère ou agence gouvernementale), mais financé et opéré par des partenaires publics et privés.
Leur mission est de co-concevoir, de tester et d’affiner des cadres politiques pour maximiser les bénéfices sociaux et minimiser les risques des sciences et technologies avancées. Le futur centre parisien s’inscrit dans cette logique, avec une particularité notable : contrairement aux autres centres C4IR qui sont adossés à des institutions nationales, celui de Paris français sera structuré comme une association à but non lucratif, à l’initiative de VivaTech, plutôt que comme un projet gouvernemental traditionnel. Un choix pragmatique face aux incertitudes politiques françaises, VivaTech prenant seule la responsabilité du risque financier.
Le spectre de l’échec du CMI
Pour qui connaît l’histoire technologique française, le projet résonne avec une émotion particulière. En 1981, François Mitterrand inaugurait au 22 avenue Matignon le Centre mondial informatique et ressource humaine (CMI), une expérience ambitieuse qui voulait faire de Paris le pivot mondial de la révolution numérique naissante. Fondé par Jean-Jacques Servan-Schreiber et dirigé par Nicholas Negroponte, le CMI recrutait des chercheurs célèbres : Seymour Papert, Ben Shneiderman, Alan Kay, Raj Reddy, Henri Gouraud. Le hall d’entrée avenue Matignon était ouvert à tous : les enfants venaient y apprendre la programmation en langage Logo, inventé par Papert. Aux côtés de Negroponte et Papert, on trouvait aussi le Japonais Saburo Okita et le Chinois Zhisong Tang, une constellation internationale réunie à Paris.
L’objectif était d’introduire l’usage de l’informatique dans tous les domaines de la société en commençant par les enfants, et de permettre à l’Afrique de sauter l’étape de l’industrialisation pour passer directement au numérique. Une vision prémonitoire sur le potentiel du numérique pour le développement. Mais le CMI fut aussi un échec retentissant. Nicholas Negroponte n’y passa qu’un an, de 1982 à 1983, avant de rentrer au MIT où il fondera en 1985 le célèbre Media Lab. Le centre, miné par des dissensions internes et des ambitions démesurées, ferma ses portes en 1987.
Mais l’histoire retient l’audace de cette tentative. Faire de Paris un lieu de rencontre, de formation et d’innovation ouvert à tous, où les meilleurs esprits mondiaux se retrouvent pour façonner l’avenir du numérique, c’était déjà le rêve du CMI. Quarante ans plus tard, le Centre européen d’excellence en IA veut renouer avec cette ambition, tout en s’inscrivant dans un cadre différent.
Sauvé par un coup de poker
Le projet actuel a toutefois failli ne jamais voir le jour. Malgré l’accord initial d’Emmanuel Macron en 2023, rien ne se concrétise pendant des mois. La France, empêtrée dans ses turbulences politiques post-dissolution, semble incapable de tenir ses engagements. L’Allemagne, elle, fait pression sur Klaus Schwab pour accueillir le centre européen à Berlin ou à Hambourg.
Il y a un peu moins de deux ans, tout bascule. En mai 2024, après une première enquête sur des accusations de mauvaise gestion, Schwab annonce qu’il se retire de ses fonctions de président exécutif pour devenir président non-exécutif du conseil de fondation. Mais en avril 2025, suite à une nouvelle lettre de dénonciation reçue le week-end de Pâques, il démissionne cette fois avec effet immédiat, mettant définitivement fin à plus de cinquante ans à la tête de l’institution qu’il avait fondée.
Le projet de centre parisien, qu’il portait personnellement, semble enterré. Intervient alors un coup de poker. En août 2024, lors d’une réunion stratégique du Forum à Davos, Maurice Lévy, président du conseil de surveillance de Publicis et cofondateur de VivaTech, passe un jour et demi à reconquérir les nouvelles instances du WEF. Il connaît tout le monde : Larry Fink (BlackRock), André Hoffmann (Roche), Børge Brende (nouveau président du WEF). Il sort donc une garantie inattendue de sa manche : pas besoin d’attendre les décisions gouvernementales françaises, VivaTech financera le centre.
Yann Le Cun, Arthur Mensch : impliquer des figures majeures
Le pari fonctionne. Entre août 2024 et janvier 2026, les négociations aboutissent. Le Centre européen d’excellence aura trois missions principales : servir de centre d’information sur l’intelligence artificielle, promouvoir une « IA à dimension humaine », et coordonner les forces de recherche françaises et européennes. L’Inria, Polytechnique, l’ENS, Prairie : tous les grands pôles de recherche français seront dans la boucle. Des discussions sont en cours avec les Allemands pour connecter leurs propres centres.
Le projet vise aussi à impliquer les figures majeures de l’IA française. Yann Le Cun, qui a quitté Meta en novembre 2025 et s’apprête à lancer sa start-up AMI Labs à Paris début 2026, sera « probablement présent ». Arthur Mensch, patron de Mistral AI, pourrait aussi s’embarquer. L’idée : faire du centre un lieu où « les gens se retrouvent, se rencontrent, participent, échangent ». Le lieu physique exact n’est pas encore défini, mais l’ambition est claire : créer un espace permanent, distinct de VivaTech, qui s’inscrive dans la durée.
La France peut-elle jouer sa partition dans la course mondiale à l’IA ?
L’annonce de la création de ce centre intervient à un moment charnière pour la France dans la compétition mondiale de l’intelligence artificielle. En septembre 2024, Mistral AI a franchi un cap historique avec une levée de 600 millions d’euros lors d’un tour de table mené par General Catalyst, atteignant une valorisation de 6 milliards d’euros. Et un dernier tour de table mené par le néerlandais ASML il y a cinq mois, portait cette valorisation à quelque 11,7 milliards d’euros. La start-up française , qui vient nouer un accord avec des insituts de recherche marocain, consolide sa position d’alternative aux Big Techs.
Surtout, Yann Le Cun mise sur les « world models », ces IA capables d’appréhender le monde physique et de raisonner, offrant une alternative aux modèles de langage dominants. Pour s’imposer, la France s’appuie sur des atouts majeurs : un vivier de talents d’exception en mathématiques, mais aussi le supercalculateur Jean Zay, l’un des plus puissants d’Europe. Enfin, le plan « Choose France for Science » et ses 100 millions d’euros visent à attirer les meilleurs chercheurs mondiaux.
Les faiblesses restent néanmoins criantes. En 2024, les États-Unis ont concentré 97 milliards de dollars d’investissements en IA générative, soit 89 % des montants mondiaux – un saut de 38 à près de 100 milliards en un an. De leurs côtés, OpenAI, la maison mère américaine de ChatGPT, son concurrent Anthropic ou encore le chinois DeepSeek enchaînent les tours de financement records, créant des leaders mondiaux dont le statut de « start-up » semble dépassé. Face à ces mastodontes, la France et l’Europe doivent jouer sur d’autres terrains : le niveau de la recherche fondamentale, l’attractivité du cadre de vie, une approche plus responsable de l’IA… Le Centre européen d’excellence, dont on ne connaît pas encore la localisation exacte, devrait être opérationnel d’ici la fin de l’année 2026, avec une inauguration prévue en juin prochain à l’occasion de VivaTech.