Ce mardi 20 janvier, Strasbourg pourrait bien ressembler à une version alsacienne du Salon de l’agriculture. Suite à un appel national des principaux syndicats agricoles, des centaines de tracteurs vont converger vers la capitale européenne pour s’opposer au Mercosur, un traité de libre-échange entre l’Union européenne et l’Amérique du Sud. Et la mobilisation pourrait bien se poursuivre le lendemain ! 

Depuis plusieurs années, le traité de libre-échange entre l’Union européenne et les États d’Amérique du Sud membres du Mercosur déchaîne la colère des agriculteurs/rices. Sur fond de malaise généralisé dans la profession et d’épidémie de dermatose nodulaire, une maladie qui entraine l’abattage des troupeaux de bovins, le monde agricole est en ébullition depuis décembre. Il ne manquait plus que le retour de l’accord UE-Mercosur pour alimenter le brasier de la colère.

Après avoir mené des actions dans toute la France ces dernières semaines, c’est vers Strasbourg que les tracteurs vont converger ce mardi 20 janvier.

mobilisation agriculteurs blocage autoroute A35 Des tracteurs bloquant la M35 en janvier 2024. © Mathilde Cybulski / Pokaa

La Fédération nationale des syndicats d’exploitant(e)s agricoles (FNSEA) et les Jeunes agriculteurs (JA), deux des principaux syndicats agricoles, appellent à un rassemblement national dans la capitale alsacienne. Dans leur ligne de mire, le Parlement européen qui doit se prononcer sur le traité mercredi. Les syndicats annoncent une mobilisation massive et 700 tracteurs sont attendus dans Strasbourg.

Dès 9h, plusieurs convois convergeront vers la ville en empruntant l’A35 (pour converger vers l’A4) depuis le nord et le sud du département, ainsi que la N4. Ils se sont donnés rendez-vous à 11h devant le Parlement européen. La journée s’annonce noire sur les routes du Bas-Rhin. À Strasbourg, les perturbations devraient commencer dès 10h.

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg Depuis décembre, la Coordination rurale et la Confédération paysanne dénoncent les abattages de troupeaux de bovins dans le cadre de la lutte contre l’épidémie de dermatose nodulaire. © Jules Scheuer / Pokaa

Un traité décrié mais signé

Discuté depuis 20 ans par l’Union européenne et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Bolivie), cet accord prévoit de faciliter les échanges commerciaux entre l’Europe et une partie de l’Amérique du Sud par la suppression des droits de douane. Dans l’esprit des gouvernements de l’UE, il s’agit d’ouvrir de nouveaux marchés aux entreprises européennes en facilitant leurs exportations outre-Atlantique. De manière réciproque, les cinq pays d’Amérique latine pourront, eux aussi, exporter leurs productions.

Les agriculteurs/rices estiment que cet accord va les exposer à une concurrence déloyale, l’agriculture sud-américaine étant plus industrielle et intensive que la nôtre. La filière bovine, déjà fragile, se sent particulièrement menacée par l’importation de viande de bœuf du Brésil.

Manifestation agriculteurs Mercosur Strasbourg Un tag contre l’accord de libre-échange lors d’une manifestation de la Coordination rurale à Strasbourg le 13 janvier. © Jules Scheuer / Pokaa

Le 9 janvier, une majorité d’États européens ont ratifié le traité malgré l’opposition de la France. Samedi dernier, Ursula von der Leyen était au Paraguay pour signer officiellement l’accord avec le Mercosur. Pourtant, un vote du Parlement européen pourrait tout changer. Ce mercredi 21 janvier, les eurodéputé(e)s auront à se prononcer pour ou contre le renvoi du traité devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).

En cas de vote favorable, le processus de ratification pourrait être gelé le temps que les juges européens vérifient la conformité du texte avec le droit de l’UE. Par leur démonstration de force, les agriculteurs/rices espèrent peser sur le vote des parlementaires.

Une crise agricole latente

En toile de fond de l’opposition au traité de libre-échange, c’est la situation économique des exploitations qui pousse les agriculteurs/rices dans la rue. La profession estime travailler énormément sans parvenir à se dégager de revenus. Bien que les situations soient variables selon les filières, une étude de l’Insee estimait en 2021 qu’un agriculteur/rice sur cinq vivait sous le seuil de pauvreté.

Depuis, la hausse du coût des matières premières et de l’énergie, la baisse des subventions européennes et les événements climatiques extrêmes ont contribué à fragiliser encore plus la profession.


Également au cœur des revendications, la pression administrative et la question des normes environnementales, fortement contestées par les syndicats agricoles. Plus globalement, le monde agricole dénonce un manque de reconnaissance des pouvoirs publics et des consommateurs/rices.

Si les revendications varient entre les trois principaux syndicats (FNSEA, Coordination rurale, Confédération paysanne), tous témoignent d’un fort sentiment d’abandon dans le monde paysan.

mobilisation agriculteurs blocage autoroute A35 Une banderole dénonce le poids des normes et de l’administration lors du blocage de la M35 en janvier 2024. © Mathilde Cybulski / Pokaa

Un mouvement qui pourrait durer

À quoi s’attendre mardi soir ? Si la FNSEA et les JA annoncent un rassemblement devant le Parlement européen en fin de matinée, il n’est pas impossible que l’occupation se prolonge. Mardi dernier, alors qu’ils s’étaient installés devant l’Assemblée nationale, les agriculteurs/rices avaient choisi de rester pour la nuit et de poursuivre leur action le lendemain. Un épisode qui risque de se répéter.

La promesse d’une « loi d’urgence agricole » par le gouvernement n’a pas suffi à mettre fin à la contestation, pas plus que l’opposition de la France au traité de libre-échange. La mobilisation pourrait donc se prolonger dans les prochaines semaines.