Pierre Austruy, préparateur physique français des New Zealand Warriors en NRL, nous parle de son expérience au sein des différents rugby.

Peux-tu te présenter en quelques mots et expliquer ton rôle actuel dans le rugby ?

Je m’appelle Pierre Austruy et j’évolue dans le sport professionnel depuis une quinzaine d’années, principalement dans le rugby et plus spécifiquement dans la préparation physique et la performance. Je suis diplômé d’un Master en Sciences du Sport de l’Université de Montpellier, puis j’ai construit mon parcours à l’international, avec des expériences dans cinq pays, sur trois continents.

Aujourd’hui, je travaille aux New Zealand Warriors, en NRL. J’y occupe un rôle de préparateur physique senior, avec une responsabilité directe sur la planification, la mise en place et la conduite des séances axées sur la force, la puissance et la vitesse. J’interviens dans un modèle anglo-saxon structuré autour d’un Head of Performance, qui coordonne l’ensemble des pôles médicaux, analytiques et terrain, tandis que mon rôle est très appliqué, centré sur la conception des séances, leur enchaînement au sein de blocs de préparation, et l’optimisation des performances individuelles et collectives.

Quel a été ton parcours professionnel avant d’arriver aux Warriors ?

J’ai commencé ma carrière en Australie, aux Sydney Roosters, en tant que sport scientist. À l’époque, j’ai participé à la mise en place des premiers dispositifs GPS et outils technologiques dédiés à l’optimisation de la performance, en lien direct avec le Head of Performance.

J’ai ensuite poursuivi aux Warriors sur des rôles similaires, avec progressivement davantage de terrain, et une prise en charge élargie incluant notamment la nutrition. En 2018, j’ai été contacté par l’Union Bordeaux-Bègles, où j’ai occupé le poste de Directeur de la Performance. Ce fut une expérience très dense, orientée leadership, management et structuration globale de la performance.

Par la suite, j’ai travaillé avec la Fédération Russe de Rugby sur les équipes jeunes et le rugby à 7, puis avec la Fédération Irlandaise de Rugby, principalement sur le rugby à 7, avec une qualification et une participation aux Jeux Olympiques de Paris. Depuis un an et demi, je suis de retour aux Warriors.

Aux Warriors, privilégiez-vous des profils très physiques ou très techniques chez les jeunes ? Était-ce la même philosophie aux Roosters ?

Aux Warriors, nous avons la chance de disposer de l’un des meilleurs pathways de développement de la NRL. Les joueurs sont intégrés très tôt dans l’écosystème Warriors (U16, U18), avec une vraie continuité entre les équipes jeunes et l’équipe professionnelle. La philosophie n’est ni extrême ni caricaturale. Nous recherchons des profils qui combinent qualités techniques suffisantes pour performer tôt, mais aussi un potentiel physique clair à long terme. Sans un minimum des deux, l’accès au très haut niveau devient compliqué.

Ce qui fait la différence, c’est la vision longitudinale : nous savons précisément quelles qualités physiques doivent être développées à chaque étape du parcours, avec des plans clairs et progressifs. Cette transversalité existe aussi sur le plan technique, avec une forte communication entre les staffs.

Aux Roosters, le contexte était différent. Les juniors n’étaient pas directement intégrés au club professionnel, mais formés via des feeder clubs du New South Wales. Cela rendait la cohérence globale plus complexe. À l’époque (2013-2016), l’accent était davantage mis sur la performance immédiate de l’équipe première que sur un développement centralisé à long terme, même si ce modèle a probablement évolué depuis.

Quelles sont tes missions exactes au sein du staff des Warriors ?

Je suis principalement responsable de la planification, de la mise en œuvre et de l’analyse de tout ce qui touche à la force, la puissance et la vitesse. J’interviens également sur des aspects plus larges : périodisation, développement des jeunes joueurs, coordination avec les staffs des équipes de formation, mobilité, prévention des blessures et certains éléments de condition physique générale. Nous fonctionnons au sein d’un département performance composé de trois préparateurs physiques, un sport scientist, trois kinésithérapeutes et un Head of Performance, avec une collaboration constante entre les pôles.

Comment as-tu découvert le rugby à XIII ?

Bien que j’aie été joueur de rugby à XV (sans grand talent), j’ai toujours été fasciné par le rugby à XIII, notamment par le State of Origin, que je suivais depuis la France. Durant mes études, j’ai aussi été en contact avec des personnes travaillant avec les Dragons Catalans, ce qui m’a permis de mieux comprendre le XIII français. Une visite aux Dragons dans le cadre universitaire, autour de l’analyse GPS, m’a permis de rencontrer des membres de staff qui ont ensuite rejoint les Roosters. C’est par ce réseau que mon aventure en NRL a véritablement commencé.

Qu’est-ce qui t’a le plus surpris lors de ton premier contact avec le XIII ?

L’intensité des contacts, sans hésitation. Je me souviens encore de mes premiers matchs aux Roosters, sur le bord du terrain, à presque fermer les yeux à chaque impact. Le duel est frontal, violent, constant. J’ai également été frappé par le niveau de préparation physique : le volume, l’intensité et la capacité des joueurs à encaisser des charges d’entraînement extrêmement élevées, notamment en pré-saison. C’était bien au-delà de ce que j’avais observé auparavant, y compris dans mes études universitaires.

En quoi le rugby à XIII impose-t-il des exigences physiques et mentales spécifiques ?

Physiquement, le XIII se distingue d’abord par son temps de jeu effectif : entre 58 et 62 minutes en NRL, contre environ 25–30 minutes en Top 14. Cela implique des exigences majeures en endurance, en répétition d’accélérations et de décélérations, et en tolérance à l’effort. Les joueurs peuvent dépasser 200 accélérations/décélérations par match, avec des séquences continues de plus de 8 minutes sans interruption. Les contacts sont extrêmement intenses, mais plus frontaux, avec moins de phases isométriques prolongées (mêlées, rucks statiques) qu’en XV. La force explosive, concentrique et la vitesse sont donc centrales.

Mentalement, le XIII repose sur le concept d’arm wrestle : un bras de fer permanent. Les matchs se gagnent souvent sur la capacité à ne pas craquer dans ces longues séquences, sans turnover ni temps mort. Les règles récentes (six again) accentuent encore cette continuité, rendant la dimension mentale absolument déterminante.

Quelles différences observes-tu entre un staff de NRL et de Top 14 ?

Le Top 14 a énormément progressé ces dernières années. Historiquement, la NRL a probablement pris de l’avance sur l’approche holistique, en cassant plus tôt les silos entre médical, préparation physique, analyse et coaching. Aujourd’hui, les différences sont beaucoup plus faibles. On observe d’ailleurs de nombreux transferts de compétences entre les deux mondes, preuve que les modèles convergent.

Comment adaptes-tu la préparation physique entre un joueur de XIII et un joueur de XV ?

Les bases restent communes, mais certaines priorités diffèrent. En XIII, la capacité aérobie est fondamentale pour encaisser le volume et la continuité du jeu. En XV, l’accent est davantage mis sur les facteurs neuraux, la puissance maximale et la capacité à répéter des efforts très intenses. Musculairement, le XV impose des positions très basses (rucks, mêlées, plaquages), tandis que le XIII se joue plus haut, avec des exigences marquées en rotation, contrôle du tronc et puissance debout. Enfin, la vitesse est essentielle à toutes les positions en XIII, avec des expositions fréquentes à la vitesse maximale, notamment pour les arrières. En XV, ces expositions sont plus spécifiques à certains postes.

Quel regard portes-tu sur le rugby à XIII en France ?

Je tiens d’abord à féliciter le Toulouse Olympique pour son accession en Super League. Avoir deux clubs français à ce niveau est une excellente nouvelle. Je pense que le XIII reste parfois injustement marginalisé en France, alors qu’il offre énormément d’enseignements au XV, notamment sur la continuité du jeu, les schémas offensifs et la préparation physique. Les Dragons Catalans ont montré qu’un travail de fond peut produire des joueurs français de très haut niveau, et l’engouement local est réel. Le XIII français a du potentiel et mérite davantage de reconnaissance.

Penses-tu que des passerelles entre les deux rugby soient possibles ?

Absolument. Le XIII peut apporter au XV sur la lutte, la continuité et l’attitude au combat. Le XV peut apporter au XIII sur certains aspects neuro-musculaires et stratégiques. Ces échanges sont déjà en cours chez les entraîneurs, ils gagneraient à être encore renforcés.

As-tu des anecdotes marquantes sur les performances des joueurs de NRL ?

On parle de profils physiques très impressionnants : des squats à 270-280 kg, des développés couchés à 180 kg, des CMJ à 61 cm, des vitesses proches de 11 m/s, ou encore des capacités aérobies autour de 4’15-4’20 au bronco test. Mais ce qui frappe surtout, c’est la combinaison de toutes ces qualités. Le rugby à XIII produit des athlètes extrêmement complets… c’est toute sa spécificité et sa richesse.