Présentés comme la génération de tous les miracles, les digital natives sont souvent loin d’être à la hauteur des promesses en termes de compétences numériques.
Ils étaient censés être la génération ultime pour la tech. Biberonnés à Internet, élevés aux écrans tactiles, les digital natives sont arrivés sur le marché du travail accompagnés de folles promesses. Celle d’une génération, née à partir des années 1990, qui aurait une totale maîtrise du web, des algorithmes et de tout ce qui touche au numérique. Mais les mythes résistent souvent mal à l’épreuve des faits, et des vifs espoirs que portaient les «digital natives», il ne reste parfois qu’une amère déception pour les employeurs.
« Ils ne savent même pas ce qu’est une Fonction SI », l’une des fonctions de base pour commencer à exploiter les capacités d’Excel, s’inquiète Frédéric, chef du développement. «Même les logiciels de base, c’est très compliqué. Le pack Microsoft est souvent mal compris, PowerPoint très peu utilisé… Je pensais que chaque génération serait meilleure que la précédente en ce qui concerne le numérique, simplement par habitude d’usage. Il y a encore sept ans, on accueillait des jeunes sans même leur demander s’ils étaient formés, pensant que c’était forcément acquis. Mais j’ai vite déchanté. »
Selon une étude de The Digital Project Manager, 35% des chefs de projet jugent la Gen Z incompétente en compétences tech avancées, comme les logiciels de gestion de projets. C’est la fin d’un rêve et le début de recherches accrues de profils séniors en développement, qui ne sont pas près d’être déboulonnés par les nouvelles générations : « On a pu espérer qu’il suffirait bientôt de se pencher pour piocher des employés qualifiés, mais en réalité ils sont toujours aussi rares. Il ne faut pas laisser filer les pépites. »
Une enquête de l’Observatoire Pix des compétences numériques fin 2025 montrait que seulement 22% des étudiants avaient le niveau numérique attendu pour le seuil professionnel, et seuls 17% accédaient à un niveau avancé ou expert. Plus inquiétant encore, l’étude montrait un phénomène de stagnation : un digital native avec un mauvais niveau numérique aura toutes les peines du monde à rattraper son retard.
«Ce n’est pas parce que vous scrollez beaucoup sur votre téléphone que vous savez coder un site »
« On a confondu habilité d’usage et compétence numérique en croyant que les digital natives avaient des capacités innées. Mais ce n’est pas parce que vous scrollez beaucoup sur votre téléphone que vous savez coder un site, résume Axelle Desaint, coordinatrice du programme Internet sans crainte. Une surestimation de leur niveau qui a au contraire encore plus fragilisé les digital natives. On a délaissé les formations et les cours de numérique pour cette génération, pensant qu’ils n’en avaient pas besoin ».
Ce déficit d’apprentissage les rend parfois même moins à l’aise que les générations précédentes. « Il y a un manque d’adaptabilité et de malléabilité chez les digital natives, souligne Justin, chef de service dans le numérique. Par exemple, un jeune salarié qui n’a pas de Mac chez lui aura plus de mal à s’y adapter en entreprise qu’un salarié plus âgé. Oui, ils ont des habitudes avec le numérique, mais souvent de mauvaises habitudes et c’est plus dur de les perdre ».
Axelle Desaint poursuit : « Au-delà des usages, il y a un manque de formation à l’esprit critique et d’information sur l’outil, pourtant essentielles pour leur maîtrise efficace ». En matière de cybersécurité, l’enquête de l’Observatoire Pix des compétences montrait que seuls 50 % des étudiants connaissaient les bonnes pratiques à adopter en cas d’usurpation d’identité, et 10 % seulement savaient identifier les différentes formes d’attaques (phishing, fraude au virement…).
Quand le digital native se croit supérieur
À force d’être présenté comme la génération de tous les miracles, certains jeunes ont fini par le croire. « Certains arrivent au travail très confiant, avant de voir qu’ils ne maîtrisent pas grand-chose », raconte Axelle Desaint. « J’ai vite déchanté devant l’ampleur des tâches qu’on me demandait, se souvient Safia, community manager de 27 ans. Créer du contenu et comprendre la ligne éditoriale, je maîtrise. En revanche, évaluer les métriques, en faire des tableaux ou même comprendre l’algorithme Insta… ». À ce titre, la baisse du niveau en mathématiques, constatée depuis de nombreuses années « a aussi pour conséquence ce mauvais traitement du numérique », estime Charlène, RH spécialisé dans le domaine informatique.
Pour les digital natives eux-mêmes, la réputation peut se transformer en fardeau. « Au début, c’est un rôle flatteur. On est vu comme le petit Mozart de la tech, et il suffit de savoir transformer un document en PDF pour être encensé », sourit Charlie, 26 ans. Mais le désenchantement arrive vite… « Ensuite, on te demande des choses impossibles ou beaucoup trop dures. Et le tout, sans aide ».
Car, comme lors de leurs études, les digital natives sont souvent peu formés au sein de l’entreprise, qui estime leur talent numérique inné. Selon une enquête du Daily Advisor, 28 % des jeunes travailleurs de cette tranche d’âge ne se sentent pas soutenus lors de l’introduction de nouvelles technologies en entreprise, contre 22 % chez les baby boomers.
Petit à petit, le mythe s’effrite et une meilleure prise en charge est à réfléchir. Car un nouveau piège se profile déjà, avertit Axelle Desaint : «On risque de retrouver les mêmes attentes démesurées et les mêmes déceptions avec l’intelligence artificielle et les jeunes. 70 % des adolescents utilisent l’IA, mais dans quelques années, on va se rendre compte dans les entreprises qu’utiliser l’IA, ce n’est pas pareil que maîtriser l’IA. »