Des militaires surveille une frontière fermée en Navarre. ((Archives). © Bob EDME)
Le dernier épisode des constructions militaires dans les États français et allemand se caractérise par des démarches parallèles autour du rétablissement du service militaire obligatoire. À travers les discours des responsables politiques et les échos médiatiques, on observe que les deux États accélèrent leur politique militariste en invoquant presque systématiquement la guerre en Ukraine comme justification. Cette orientation n’a pas seulement des répercussions politiques ; elle affecte de plus en plus la vie quotidienne, sociale et professionnelle de manière négative.
En Allemagne, le gouvernement de coalition a récemment lancé un nouveau plan visant à augmenter le nombre de soldats, après des mois de débats. Selon ce plan, tous les hommes atteignant l’âge de 18 ans devront remplir un formulaire pour évaluer leur aptitude militaire et, à partir de 2027, se soumettre également à un examen médical. Le gouvernement allemand a commencé à mettre en œuvre ce nouveau système dans le but de constituer la plus puissante armée conventionnelle d’Europe.
Lors de la cérémonie du 70e anniversaire de la Bundeswehr, le 13 novembre à Berlin, le président allemand Frank-Walter Steinmeier a déclaré : “Pour renforcer nos capacités de défense, notre armée a désormais besoin de davantage de soldats. À long terme, la solution la plus juste serait une période de service obligatoire pour tous, où certains serviraient dans l’armée et d’autres dans les services sociaux”. Au même moment, Armin Papperger, le PDG de Rheinmetall, la plus grande entreprise d’armement du pays, affirmait que l’objectif de renforcer l’armée pourrait être atteint en cinq ans. Le projet de loi sur le nouveau service militaire devrait être soumis au Bundestag d’ici fin 2025. Armin Papperger a également jugé réalistes les objectifs du chancelier Friedrich Merz visant à renforcer l’armée, estimant que le Gouvernement avançait par des mesures concrètes.
Le chef d’état-major allemand, Carsten Breuer, a déclaré que l’Allemagne intensifiait ses préparatifs face à une éventuelle menace venant de la Russie et qu’il était nécessaire de renforcer les capacités de défense du pays d’ici 2029. Le nouveau modèle de service militaire, convenu entre la CDU/CSU et le SPD, repose initialement sur le volontariat, mais remet clairement sur la table le principe du service obligatoire.
L’armée allemande, qui compte actuellement 182 000 soldats, devrait augmenter de 20 000 ses effectifs dès l’année prochaine si la loi est adoptée, et atteindre 260 000 soldats d’ici 2035, auxquels s’ajouteraient 200 000 réservistes.
Alors qu’une partie de la gauche allemande s’oppose fermement au service obligatoire, les sondages montrent que de nombreux jeunes restent réticents ; une majorité significative ne souhaite pas un retour de la conscription. Parmi les 18-29 ans, 63% seraient opposés à cette mesure, même si d’autres enquêtes indiquent que le reste de la population y serait moins hostile.
Tandis que les autorités allemandes justifient l’accélération des politiques de militarisation par l’hypothèse d’une possible attaque russe contre un pays membre de l’Otan d’ici 2030, un processus similaire est visible en France. Près de 30 ans après la suspension du service militaire décidée par Jacques Chirac en 1996, les déclarations d’Emmanuel Macron laissent entrevoir une réactivation progressive de la conscription.
Dès sa prise de fonction, le nouveau chef d’état-major, Fabien Mandon, évoquait la possibilité que la Russie se prépare à un affrontement avec l’Occident d’ici 2030, déclarant : “Si notre pays s’affaiblit parce qu’il refuse de perdre ses enfants, ne veut pas faire face à des difficultés économiques ou hésite à nommer les choses, alors nous sommes en danger.” Cette intervention révèle une dynamique très similaire à celle de l’Allemagne. Selon des plans non officiellement confirmés, les premières cohortes de 3 000 jeunes pourraient commencer leur formation militaire dès 2026, avant un passage à 10 000 recrutements annuels en 2030, puis 50 000.
Ce programme de dix mois, rémunéré entre 900 et 1 000 euros, viserait principalement les jeunes de 18 à 20 ans. En rassemblant des jeunes de divers milieux sociaux dans une formation commune, les autorités affirment vouloir renforcer la cohésion sociale et l’identité nationale. Officiellement, il s’agit d’un dispositif destiné à “consolider l’unité de la nation”, mêlant formation militaire, discipline, esprit d’équipe et patriotisme.
Bien que le Gouvernement et la droite n’arrivent pas à s’entendre sur le budget, leurs positions se rapprochent concernant un service volontaire. Le sénateur Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères et de la défense, déclarait dans La Tribune : “Si 10% des 50 000 volontaires annuels restent dans l’armée, nous gagnerons 5 000 soldats bien formés chaque année”. Jordan Bardella, président du Rassemblement national, a lui aussi apporté son soutien aux plans de Macron.
Le fait que la France et l’Allemagne invoquent la guerre russo-ukrainienne pour remettre à l’ordre du jour le service militaire obligatoire révèle, encore une fois, une tentative de remodeler le consentement social sous l’ombre de la guerre. Dans les deux pays, les élites politiques présentent la militarisation comme un “devoir citoyen” inévitable, transformant l’avenir de la jeunesse en simple extension de stratégies militaires.
Pourtant, cette orientation ne répond pas à un véritable besoin de défense ; elle reflète plutôt la pression créée par la rivalité géopolitique croissante et sert d’exutoire aux tensions internes. Elle restreint l’espace civil, détourne des ressources vitales vers l’armement et affaiblit en pratique les valeurs démocratiques que l’Europe prétend défendre. L’ambition de l’Allemagne de bâtir “la plus puissante armée conventionnelle d’Europe” sous l’ombrelle de l’Otan, tout comme l’appel français à mobiliser la jeunesse au nom de la discipline, du patriotisme et de l’unité nationale, montre que le militarisme ne résout aucune crise sociale ; il en crée de nouvelles.
La question centrale pour l’Europe est donc la suivante : s’agit-il de redéfinir la sécurité et de renforcer les sociétés, ou de ressusciter les réflexes de la Guerre froide en se jetant dans une nouvelle spirale de réarmement ? Cette trajectoire ouvre la voie non pas à la protection des valeurs démocratiques, mais à l’affirmation d’une Europe de plus en plus militariste.
Face à ce tableau, la tâche essentielle des milieux de gauche, socialistes et anarchistes est de renforcer un front de démilitarisation, enraciné socialement, contre les tentatives des États de remilitariser les sociétés sous couvert d’un climat de guerre. Cela nécessite de tisser un réseau large – des mouvements de jeunesse aux syndicats, des organisations féministes et écologistes aux communautés migrantes – pour défendre des politiques de paix, la résistance civile et des modèles de défense sociale plutôt que la conscription.
Le militarisme n’est pas seulement une affaire d’armée : c’est une logique de pouvoir qui discipline le travail, approfondit les inégalités sociales et accroît la pression sur les femmes et les jeunes – une réalité que nous avons tous vécue. Il devient donc essentiel de dévoiler comment les discours sécuritaires fondés sur la guerre restreignent l’espace démocratique, et de revendiquer que les ressources consacrées à l’armement soient réorientées vers les services publics, l’écologie et les besoins collectifs. En fin de compte, la réponse la plus forte à cette nouvelle vague militariste en Europe est de construire un horizon politique antimilitariste capable de démasquer la normalisation de l’autoritarisme sous couvert de “sécurité nationale” et de défendre le droit des sociétés à développer leurs propres formes de défense civile, pacifique et autonome.
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Tribune Libre