L’Europe ne doit pas se laisser faire face à Donald Trump. C’est le message transmis dans une interview à la RTS du prix Nobel d’économie 2025 Philippe Aghion. Il faut défendre le Groenland, mais il voit aussi une opportunité unique pour l’Europe de se renforcer

Il ne faut pas céder. Il faut s’inspirer de Winston Churchill et dire « non » à Donald Trump qui veut s’attribuer le Groenland. Voilà le message de Philippe Aghion, professeur d’économie et lauréat du Nobel 2025. Pour le professeur au Collège de France et à l’Insead, « le danger de céder, c’est qu’on ne s’arrête jamais ».

Comment? Rencontré au Forum économique mondial à Davos, Philippe Aghion évoque une riposte par les droits de douane, ce qu’Emmanuel Macron a aussi cité dans son discours au WEF mardi. Mais Ursula von der Leyen qui s’est exprimée juste avant le président français a été très claire. Pour la présidente de la Commission européenne, ce n’est pas la solution. Renchérir avec des taxes ne peut mener qu’à une escalade.

Un moment charnière pour l’Europe

Au-delà de la réaction de court terme, l’économiste français estime que l’Europe est à un moment charnière, où les ambitions de Donald Trump sur le Groenland doivent faire l’effet d’un électrochoc pour relancer l’intégration européenne, à commencer par la défense. Ensuite, poursuit-il, « il faut que l’Europe investisse davantage dans l’innovation de rupture ».

Il faut que l’Europe devienne l’endroit où l’innovation et la prochaine grande innovation se fassent

Philippe Aghion

Pour cela, il faut selon lui appliquer le rapport Draghi sur la compétitivité. L’ancien président de la Banque centrale européenne et du conseil italien a publié en septembre 2024 des recommandations pour que l’Europe rattrape son retard par rapport à la Chine et aux Etats-Unis. Un rapport auquel Philippe Aghion a contribué: « Il faut que l’Europe utilise ses atouts, qu’elle les mette en valeur pour devenir à nouveau un fer de lance de l’innovation ».

Et il voit des signes positifs, comme le départ de Yann LeCun, le spécialiste intelligence artificielle de Meta (Facebook) qui retourne en France pour créer sa start-up. « Il faut que l’Europe devienne l’endroit où l’innovation et la prochaine grande innovation se fassent. »

« Renforcer le marché unique »

En parallèle, le Vieux continent doit renforcer son marché unique pour les biens et services et mettre en place les moyens de financer cette innovation, quitte à impliquer un petit nombre de pays très motivés au départ avant de l’élargir. « Il faut également un marché des capitaux et des investisseurs institutionnels, du capital risque pour développer tout un écosystème financier de l’innovation dont nous manquons en Europe », poursuit l’économiste. Qui martèle: « Il faut réhabiliter la politique industrielle en Europe ». Il cite le DARPA, l’agence de l’armée américaine pour l’innovation qui finance la recherche dans des domaines jugés stratégiques.

Dans sa relance de l’Europe, la Suisse a toute sa place, soutient Philippe Aghion, car les valeurs sont identiques: « Nos valeurs, c’est la liberté. Maintenant, on n’est plus libre de parler comme on veut aux États-Unis. Chez nous, en Europe, on a la liberté. Le modèle social, c’est en Europe. On ne veut pas le modèle social américain, l’environnement, c’est chez nous également. On a des valeurs que nous défendons et c’est pour ça que c’est important que nous soyons le fer de lance de l’innovation. »

Si Philippe Aghion est relativement optimiste pour l’Europe, c’est parce qu’elle change quand elle est dans une situation d’urgence. Il fait référence à la crise du covid, suffisamment grave pour la pousser à mettre en place des emprunts communs à l’échelle de l’Europe. Ou à la crise de la dette où elle a dû s’allier pour éviter l’implosion de la zone euro.

Mathilde Farine