Contesté par une bonne partie de la filière agricole, l’accord de libre-échange entre l’Europe et le Mercosur s’annonce comme une opportunité pour les vins de Bordeaux, englués dans la crise. De nouveaux marchés s’ouvrent à eux.

Après des semaines de négociations, c’est acté : le tant critiqué accord de libre-échange censé simplifier les échanges commerciaux entre l’Europe et les pays fondateurs du Mercosur a été signé par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le 17 janvier dernier. Au grand désespoir des agriculteurs français, les marchandises pourront circuler sans subir de taxes à l’import entre les pays européens et l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay ou encore le Paraguay. Mais ce qui fait le malheur des uns semble faire le bonheur des autres. En effet, si la filière agricole française voit d’un très mauvais œil l’arrivée potentielle de viande à moindre coût sur son territoire en provenance de ces pays d’Amérique du Sud, les vignerons français, bien que solidaires, ne crachent pas dans la soupe. Et surtout pas les Bordelais qui traversent une crise sans précédent entre désamour de la région, cuves pleines et arrachage de vignes.

Car ce traité représente une ouverture à l’export facilitée vers des marchés encore peu exploités. «C’est difficile d’être positif avec la condition agricole actuelle, donc on fait profil bas, mais au fond on est heureux», admet Thomas Le Gris de La Salle, propriétaire du château Le Grand Verdus dans l’Entre-deux-Mers. «C’est une zone du monde qui comporte 270 millions d’habitants, ça n’est pas rien. Surtout avec le Brésil qui représente 70% du Mercosur. C’est un marché potentiel, un pays dynamique avec beaucoup d’importateurs. C’est une aubaine, il ne faut pas sauter au plafond, mais il faut savoir la saisir car il y en a peu en ce moment», continue-t-il.


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«C’est trop tard, on est ruiné»

En clair, espère-t-il, les consommateurs des pays du Mercosur seront davantage poussés à se tourner vers des vins français, et notamment bordelais, car leurs prix seront «30 à 40% moins chers qu’avant», estime Thomas Le Gris de La Salle, du fait du gel des taxes sur les produits importés. Le propriétaire invoque également l’argument du made in Bordeaux, une marque mondiale : «C’est un des plus grands vins du monde !»

Mais le vigneron émet tout de même quelques réserves. Notamment sur le temps de mise en place de l’accord : «Il va falloir faire la sélection des vins, les transporter, qu’ils arrivent dans les circuits de distribution, que les consommateurs goûtent… En tout, il faudra un an et demi pour savoir si le marché est en développement». Comme le confirme Philippe Castéja, propriétaire de nombreux domaines dans la région, ce coup de pouce ne se fera pas en un claquement de doigts : «La baisse rapide sera de 10 à 20% puis ça s’étalera sur 5 ans.» Pour Thomas Le Gris de La Salle, il est donc trop ambitieux et surtout trop prématuré d’affirmer que le Mercosur sauvera le vignoble bordelais.

Mercosur : pourquoi le vin français pourrait être le grand gagnant de l’accord

Certains de ses confrères se disent d’ailleurs clairement dubitatifs. C’est le cas d’Amandine Noriega, propriétaire de la Maison du Berneuilh, toujours dans l’Entre-deux-Mers. Pour cette dernière, ce n’est pas à ce genre de petites appellations que pourrait profiter le Mercosur : «Nous sommes justement en concurrence avec les vins de là-bas. Ça n’est pas intéressant de vendre moins cher, on est à 5-6 € la bouteille comme eux, mais nos coûts de production sont plus élevés. D’autant plus que leur pouvoir d’achat est très limité.» La vigneronne estime que les vins de renommée mondiale comme Margaux ou Pomerol ont davantage de chance de tirer leur épingle du jeu. La figure du vignoble bordelais qu’est Philippe Castéja confirme en effet ce point : «C’est un marché pour les grands vins de qualité.» Quant à d’autres comme Denis Roux, propriétaire du château Bourdieu la Valade à Fronsac, la partie est déjà terminée, quoi qu’il arrive : «C’est trop tard, on est ruinés. Au moment où je vous parle, je suis sur ma pelle en train d’arracher des vignes», déplore le vigneron, sur un ton grave.

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«Attention à l’arrivée de vins étrangers»

La profession se méfie également d’un potentiel retour de bâton de l’accord avec le Mercosur, qui pourrait tout aussi bien, à l’inverse, encourager l’arrivée de vins chiliens, 4ème exportateur mondial de vin, sur le sol européen. Certaines bouteilles proposées en grande surface atteignent parfois des prix très bas, comme des merlots vendus sous la barre des cinq euros. Philippe Castéja, relativise en négociant aguerri : «En France les gens privilégient désormais la qualité à la quantité, ils ne vont pas s’orienter sur ce genre de vins.» Mais Thomas Le Gris de la Salle reste sur ses gardes concernant d’autres marchés comme «l’Allemagne, la Hollande ou la Belgique», qui selon lui se distinguent comme des importateurs notables des vins sud-américains.