Rendez-vous à l’été 2026, si tout va bien. L’incinérateur de Villejean, qui brûle les déchets des habitants, est fermé depuis avril 2022 pour une rénovation XXL. Après de multiples rebondissements, l’infrastructure devrait reprendre du service aux beaux jours avec près de trois ans de retard. Mais ce redémarrage sera loin, très loin, de marquer l’épilogue de ce dossier dont le coût finit par donner le tournis.

Fin novembre 2025, un expert judiciaire mandaté par le tribunal administratif a rendu son estimation des préjudices subis par la société italienne Ruths. Chargée de construire les nouvelles chaudières, elle a été remerciée par Rennes métropole avant la fin du chantier, sur fond de bataille d’experts autour des normes européennes. En l’écartant, la collectivité lui aurait causé un tort important, tranche l’expert, dans un rapport dont Le Télégramme a pris connaissance. Selon ses calculs, la Métropole devrait lui verser 25 millions d’euros pour réparer le préjudice. À titre de comparaison, c’est peu ou prou le coût du réaménagement de la place de la République, destruction du parking Vilaine incluse, ou de la nouvelle piscine de Villejean.

Une atteinte à la crédibilité de l’entreprise, d’après l’expert judiciaire

Non seulement, Ruths a perdu le contrat rennais, rompu par l’institution mi 2025, et les recettes prévues. Mais la société a aussi été évincée par un autre client français, échaudé par les déboires sur la capitale bretonne. Conclusion : « En plus de la dégradation de la valeur de l’entreprise, c’est aussi une perte de crédibilité qu’a provoquée Rennes métropole par sa remise en cause, non justifiée, des choix propres à l’entreprise : un long travail de recrédibilisation (sic) sera à produire par Ruths. »

Sollicitée, la Métropole n’a pas souhaité répondre à nos questions. Elle avait justifié sa décision d’interrompre le chantier, début 2023, après la découverte de possibles malfaçons. Alertée par ses propres experts, elle estimait que les futures chaudières, notamment les soudures, posaient un risque grave pour les salariés. « Si un tube lâche à cause d’une soudure, imaginez de l’eau à 273° qui sort dans un jet de vapeur. Sachant qu’il y a des agents de maintenance qui passent autour de l’équipement », soulignait, en juin 2024, Laurent Hamon, le vice-président aux déchets. Et de rappeler, à l’époque, que sur les six « sachants » amenés à se prononcer sur le dossier, quatre avaient tranché en sa faveur… Contre deux dans le camp de Ruths, dont l’expert judiciaire mandaté par le tribunal, ancien professionnel du secteur.

Son premier rapport au vitriol, remis en mai 2024, donnait déjà tort sur toute la ligne à la Métropole et aux bureaux d’études qui la conseillent. Lesquels contestent ses conclusions, en l’accusant au passage d’être « orienté » en faveur des Italiens. Un an plus tard, dans ce nouvel avis, il enfonce le clou, en des termes encore moins conciliants. Avec un nouvel argument : depuis, les chaudières de Ruths, les mêmes qui devaient équiper l’incinérateur de Villejean, ont été agréées par les autorités en Allemagne.

La Métropole « défendra ses intérêts »

Selon nos informations, Ruths espère encore obtenir un règlement à l’amiable du litige. Mais face au refus de la Métropole, l’entreprise transalpine envisage sérieusement de lancer une procédure au tribunal administratif pour faire reconnaître son préjudice. Dans cette hypothèse, le juge choisira-t-il de suivre son expert judiciaire et de donner raison au chaudiériste ? Ou penchera-t-il plutôt du côté de la collectivité ?

La Métropole s’estime, elle, victime des choix de l’industriel. De son côté, les surcoûts engendrés par ces gros ratés sont chiffrés, à ce stade, à 91 millions. Le coût de départ – 110 millions d’euros – est en voie de doubler et le dossier est loin d’être clos. Jusqu’ici, ce sont les contribuables qui ont payé, via l’augmentation de la taxe d’enlèvement des ordures ménagères. Mais les élus ont bien l’intention d’envoyer la facture à Ruths.

Pour l’heure, plusieurs recours ont été lancés de part et d’autre mais aucun ne porte sur la responsabilité de ces déboires. La Métropole a préféré, jusqu’ici, se concentrer sur la reprise du chantier, qui est désormais dans sa dernière ligne droite. Mais elle a annoncé la couleur : le moment venu, elle défendra ses intérêts.