En 2020, le scrutin municipal avait été profondément marqué par la crise sanitaire. En quoi ce contexte a-t-il pesé durablement, notamment à Nancy et Metz ?

François Laval : « En 2020, il ne faut pas oublier que le premier tour a eu lieu en mars et le second en juin. Il y avait un débat majeur : fallait-il maintenir les élections ou non ? Cette question a largement dominé la campagne. La conséquence principale a été un taux de participation historiquement faible, environ sept à huit points de moins que d’habitude.

À Nancy, cela a eu un effet très concret : Laurent Hénart a perdu la mairie au second tour parce qu’une partie importante de son électorat ne s’est pas déplacée. Mathieu Klein l’emporte avec 22 % des inscrits contre 19 % pour son adversaire. C’est extrêmement faible, mais décisif. À Metz, la situation est comparable. François Grosdidier l’emporte au second tour avec un écart inférieur à 200 voix. Dans les deux villes, la crise sanitaire a donc pesé directement sur l’issue du scrutin, en fragilisant la participation et en accentuant la dimension aléatoire du résultat. »

Ce faible taux de participation n’a-t-il pas fragilisé la légitimité des élus ?

« Paradoxalement, cette faiblesse est ensuite compensée par les scrutins suivants. Une fois la commune conquise, les élections intermédiaires permettent de consolider la légitimité politique locale. À Nancy, l’exemple est très clair : après la victoire municipale de Mathieu Klein, les élections départementales de 2021 voient les trois cantons de la ville basculer à gauche, puis les législatives de 2024 confirment cette majorité avec l’élection des deux députés nancéiens issus de ce camp. À Metz, le mécanisme est comparable, même si l’équilibre politique y est plus serré. Dans les deux cas, la municipale agit comme une élection pivot : elle structure durablement les rapports de force locaux et donne au maire les moyens politiques de gouverner, y compris lorsqu’il a été élu dans un contexte de faible participation. »

Les municipales de 2026 seront plus politiques que locales ?

« Dans les grandes agglomérations, oui. Contrairement à ce que l’on affirme souvent, les municipales ont toujours eu une portée nationale. Elles jouent un rôle d’élection charnière avant la Présidentielle. Historiquement, elles ont souvent annoncé ou sanctionné des cycles politiques : 1977 avant l’alternance de 1981, 1983 comme vote sanction contre la gauche au pouvoir, 2001 avant l’échec de Lionel Jospin. La différence aujourd’hui, c’est l’extrême confusion politique : on ne sait plus clairement qui gouverne ni qui sanctionner. Cela rend la lecture nationale encore plus complexe, mais aussi plus présente. »

Les partis vont-ils chercher à nationaliser le scrutin ?

« Très clairement. LFI comme le RN vont donner une lecture nationale aux résultats. Pour LFI, l’objectif sera de montrer les conséquences de l’éclatement du Nouveau Front populaire. Pour le RN, il s’agit d’ancrer localement une dynamique nationale. Les Républicains, comme le Parti socialiste, tenteront de démontrer qu’ils disposent encore de bastions municipaux solides. Car, en France, l’élection centrale reste la présidentielle : tout est pensé en fonction de 2027. »

Quels thèmes domineront la campagne municipale ?

« La sécurité. Il y a six ans, l’écologie structurait fortement les débats. Aujourd’hui, ce thème est en net recul. La sécurité est devenue centrale, y compris à gauche. Les maires s’en sont saisis, conscients qu’il ne peut plus être laissé au seul Rassemblement national. À Nancy, par exemple, Mathieu Klein a considérablement renforcé la police municipale. Ce n’est plus un sujet tabou. Il faut cesser de parler uniquement de “sentiment d’insécurité” : il existe un problème réel, lié notamment au narcotrafic, y compris dans des territoires qui se pensaient à l’abri.

« La différence aujourd’hui, c’est l’extrême confusion politique : on ne sait plus clairement qui gouverne ni qui sanctionner. »

François Laval, directeur de Sciences Po Nancy.

Cette insécurité locale s’inscrit aussi dans un contexte plus large. Les tensions internationales, les discours nationalistes à l’échelle mondiale et la remise en cause des modèles européens renforcent un climat de crispation. Cela contribue à banaliser la question sécuritaire dans le débat politique, en la rendant omniprésente, y compris dans des élections traditionnellement centrées sur la gestion de proximité. Dans ce contexte, la sécurité devient un enjeu structurant des municipales de 2026, à la croisée des préoccupations quotidiennes des habitants et des dynamiques politiques nationales. »

Ce contexte favorise-t-il une poussée du Rassemblement national en Lorraine ?

« Le RN cherchera à être présent partout. À Nancy, il y aura une polarisation, mais la ville reste universitaire, culturelle, plutôt centre-gauche et centre-droit. Les thématiques portées par le RN y auront un impact limité. À Metz, la situation est différente. Le RN y a toujours réalisé des scores élevés, héritage d’une tradition souverainiste et gaulliste qui a partiellement basculé. Le scrutin reste néanmoins très ouvert : aux municipales, le bilan du maire sortant reste déterminant. »

© Joan Jaco – Sciences PoÀ Metz et Nancy, le fait que les maires sortants se représentent change-t-il la donne ?

« Oui, car il n’y aura pas de succession, ce qui est souvent un moment de fragilité. À Nancy comme à Metz, les maires sortants repartent, après avoir consolidé leur ancrage lors des départementales. Le maire sortant bénéficie de la visibilité, de l’action menée, de la capacité à aménager concrètement la vie quotidienne. C’est pour cela que, dans de nombreuses villes, on observe des mandats très longs, parfois de 18 ou 24 ans. Pour eux, l’enjeu sera aussi d’être élus plus nettement qu’en 2020, afin de renforcer leur légitimité. »

Peut-on craindre une nouvelle abstention massive en 2026 ?

« Je le crains. Elle sera sans doute un peu moindre qu’en 2020, en raison de l’absence de crise sanitaire, mais la dynamique n’est pas favorable. La défiance est profonde : inquiétudes économiques, géopolitiques, absence de budget, instabilité politique. Beaucoup de citoyens n’attendent plus rien des institutions. Le maire reste encore une figure de proximité, mais cette confiance s’érode, elle aussi. On se rapproche dangereusement des 50 %. »

Dans un contexte de défiance massive envers la politique, le maire reste-t-il une figure à part ?

« Le maire demeure la figure politique la moins contestée, mais même cette exception s’érode. Selon les enquêtes du Cevipof, en février 2025, 64 % des Français déclaraient ne pas avoir confiance dans la politique. La confiance envers les maires plafonne autour de 61 %, contre 40 % pour les députés et à peine plus de 20 % pour le président de la République. On n’est plus du tout dans les niveaux de confiance de 75 à 80 % d’il y a quinze ans. Quand on discute avec les maires, on mesure la difficulté : insultes, tensions, exigences permanentes. C’est devenu un mandat très éprouvant. »

Tous les articles de notre dossier « Municipales en Lorraine : les sept thèmes capitaux » sont à retrouver ici.