Solaire et insondable, accessible et introspective, elle brouille les pistes. Cinéma, famille, célébrité… On a rencontré l’actrice, ambassadrice Cartier, pour une interview sans filtre.

Au premier abord, elle a quelque chose d’une œuvre d’art naturaliste. Impact direct, sourire franc, parole sans fioritures. C’est en se rapprochant, qu’on voit que Virginie Efira a quelque chose d’une poupée russe. Émergent alors les facettes d’une personnalité complexe. En ce matin d’hiver parisien, on découvre une femme multiple – exactement comme un écho à ses rôles, actrice de cinéma capable de tout jouer avec vertige. À travers ses personnages entre ombre et lumière, Virginie Efira, 48 ans, dessine le portrait d’une femme moderne. Derrière ce sourire qui irradie l’écran, il y a aussi une actrice bergmanienne qui ne peut s’empêcher de prendre tout à cœur et se plaît à désacraliser quelques certitudes. Récemment, on l’a vue dans Les Braises, de Thomas Kruithof. Et dans Vie privée, de Rebecca Zlotowski, où elle donne la réplique à Jodie Foster, sa psychanalyste. Devenue l’actrice essentielle du cinéma français sur le tard, elle enchaîne les projets internationaux, dont All of a Sudden, du réalisateur japonais Ryusuke Hamaguchi, oscarisé pour Drive My Car. On la verra également aux côtés d’Isabelle Huppert dans Parallel Tales, d’Asghar Farhadi, cinéaste iranien couronné d’un Oscar pour Le Client. Mère aimante de deux enfants – Ali, 12 ans, qu’elle a eue avec le cinéaste Mabrouk El Mechri, et Hiro, 2 ans, avec l’acteur Niels Schneider, rencontré sur le tournage d’Un amour impossible –, Virginie Efira, par ailleurs radieuse égérie de la maison Cartier, est sans doute l’actrice la plus polyvalente de sa génération.

Madame Figaro. – Vous êtes devenue l’un des visages incontournables du cinéma français. Quand avez-vous pensé à devenir actrice ?
Virginie Efira. – Je devais avoir 4 ou 5 ans. J’adorais les histoires, les livres, les poésies, et j’étais souvent choisie pour lire devant la classe. J’avais le sens de la performance, pourtant, je n’étais pas du tout exhibitionniste. Pendant les vacances, on m’inscrivait souvent dans des ateliers de théâtre. Le jeu, c’était un peu un ami imaginaire. Mais j’ai grandi dans une famille où il fallait se préparer pour un métier «sérieux». Je suis issue d’un milieu plutôt humble, où personne n’avait fait d’études. Pourtant, une grand-tante avait fait en sorte que mon père puisse s’inscrire en médecine. Il est devenu oncologue, professeur d’hématologie à l’université et a travaillé toute sa vie dans le public. Depuis mon enfance, il m’a encouragée à être indépendante financièrement. Tout sauf «la femme de» ! Le cinéma a toujours occupé une place importante dans ma vie : ado, je rédigeais des critiques de films dans un petit cahier. Je me rêvais actrice et je fantasmais sur la vie des acteurs. Mais j’ai grandi en Belgique. Ce n’est pas Paris : à Bruxelles, il n’y avait pas d’écoles de cinéma, pas de castings. J’ai donc opté pour le théâtre. Je me suis inscrite au Conservatoire, que j’ai quitté assez vite. Je n’allais au bout de rien.

Virginie Efira porte un blouson en nylon technique Saint Laurent par Anthony Vaccarello, un shorty en satin Etam et des bracelets Love Unlimited et Love, en ors et diamants, Cartier.
David Roemer / David Roemer


Passer la publicité

Comment avez-vous dépassé la peur de décevoir ?
J’ai arrêté de vouloir anticiper le pire et de me démolir. Ma curiosité a pris le dessus et je me suis lancée. Aujourd’hui, étudier est un immense plaisir. Je viens de terminer le tournage de All of a Sudden, le long-métrage de Ryusuke Hamaguchi, pour lequel j’ai dû apprendre le japonais et m’acclimater à une nouvelle façon d’appréhender le jeu. Hamaguchi est un cinéaste comme je n’en avais jamais rencontré. Il filme comme on peint une toile. Le film se passe à Paris et parle de soins particuliers pratiqués dans un Ehpad dont je suis la directrice. J’ai eu la chance de jouer aux côtés de Tao Okamoto, une formidable actrice japonaise connue pour The Wolverine.

Vous recevez beaucoup de propositions de réalisateurs. Comment devinez-vous si un scénario est fait pour vous ?
Je les lis vraiment tous attentivement et, si je refuse, j’en explique la raison. Je me mets à la place de celle ou de celui qui a passé du temps à l’écrire. Il y a une première catégorie de scénarios où il est évident que je vais trouver quelque chose que j’aime parce que je connais déjà le travail du réalisateur. J’ai fini la semaine dernière de tourner le film de Farhadi, un grand metteur en scène iranien. Je savais que son projet allait m’inspirer. Mais je suis ouverte à des premiers films et à tous les projets. Souvent, je rencontre le réalisateur et je vois très vite s’il existe une sensibilité commune. Je peux être très heureuse même dans un petit rôle.

Je suis attirée par les personnages qui se révèlent avec une forme d’impressionnisme et laissent au public plusieurs clés d’interprétation.

Virginie Efira

Qu’est-ce qui vous a plu dans Vie privée, de Rebecca Zlotowski, dans lequel vous jouez un personnage essentiel mais fugitif ?
J’aime Rebecca Zlotowski, car elle plonge dans des zones de l’intime très peu explorées au cinéma. J’avais adoré tourner avec elle Les Enfants des autres, qui relate le parcours d’une quadragénaire désirant être mère et aborde la question de l’âge limite pour avoir un enfant. J’ai eu deux enfants, un à 36 ans et un deuxième à 46. Ça ne pouvait que me toucher. Vie privée est un très beau film, et j’étais aux anges à l’idée de jouer avec Jodie Foster.

Vous incarnez souvent des femmes tourmentées et intenses que l’on découvre par petites touches. Quelle est votre relation à la psychanalyse qui passe en ombre chinoise dans nombre de vos rôles ?
J’aime les films qui prennent en charge l’intériorité et tous les vacillements possibles. Je suis attirée par les personnages qui se révèlent avec une forme d’impressionnisme et laissent au public plusieurs clés d’interprétation. Je crois que le grand voyage d’une actrice est là : dans cette possibilité de dérouler un scénario à l’infini. Le cinéma est plus qu’un simple divertissement : c’est un moyen de refléter, questionner et ouvrir le regard. Parfois, on a l’impression que les frontières et le champ des possibles se resserrent, mais rien que de plonger pendant une heure et demie dans la vie de quelqu’un d’autre peut faire trembler nos certitudes. En regardant, par exemple, un film comme L’Avenir, avec Isabelle Huppert, j’ai eu la sensation qu’il se passait quelque chose de fatal en moi. Certains films sont formateurs et restent en nous. Oui, j’aime les films qui traitent de l’exploration de soi, de questions essentielles posées par la psychanalyse et la philosophie. Je pense que si j’avais poussé les choses jusqu’au bout, je ne serais peut-être pas actrice. J’ai un peu honte de la superficialité de mes connaissances, je n’ai pas lu tout Lacan et Nietzsche, mais j’ai assez étudié pour nourrir mes personnages et ouvrir des fenêtres.

Avez-vous fait une thérapie ?
Sans grand succès. Avant la naissance de mon premier enfant, j’avais choisi d’entreprendre un parcours lacanien : je m’étais rendu compte que je retombais à chaque fois dans les mêmes schémas handicapants. Je me souviens que, depuis le cabinet de mon analyste, la fenêtre donnait sur un bâtiment parisien impressionnant. Le psy était un homme. J’étais jeune et je voulais lui plaire, avec l’assurance que je déplairai un jour. Une fois, je lui ai envoyé un message pour modifier un rendez-vous et y aller le lundi d’après. Il m’a répondu : «Vive lundi matin.» Ça m’a complètement effrayée et, du coup, je n’y suis plus retournée. Plus tard, je suis allée voir une femme. Mais je n’ai jamais fini une thérapie.

Virginie Efira porte un trench en matière technique, des lunettes, des escarpins Saint Laurent par Anthony Vaccarello, un collier Love Unlimited et des bracelets Love Unlimited et Love Cartier.
David Roemer


Passer la publicité

Depuis Victoria , de Justine Triet, vous avez joué dans huit films signés par des réalisatrices. Avez-vous l’impression que les femmes sont moins marginalisées dans le cinéma et qu’elles arrivent à saisir une réalité féminine avec plus de justesse, y compris la vôtre ?
Certainement, même s’il y a des réalisateurs qui ont tracé des portraits féminins percutants : Pedro Almodóvar, Todd Haynes et, bien avant eux, Ingmar Bergman, qui est l’un de mes cinéastes préférés. C’est vrai qu’il y a plus de femmes aujourd’hui dans le cinéma, mais peu de réalisatrices disposent de gros budgets. Il n’y a pas de Kathryn Bigelow en France. Chez nous, la plupart des femmes réalisatrices font du cinéma d’auteur – en général plus libre – et, grâce à leur sensibilité, elles parviennent parfois à toucher le grand public, ce qui est un exploit. Je pense à Justine Triet, dont je suis extrêmement proche. Elle m’a aidée à passer de l’image de l’actrice blonde gentillette à des rôles plus profonds et musclés. C’est une amie et une réalisatrice qui se renouvelle et ne craint pas de remettre en question son propre travail et se confronter à ses propres limites. Justine, tout comme Rebecca Zlotowski et Valérie Donzelli, m’ont appris à voir au-delà de ma performance. J’ai arrêté de me demander : est-ce que je suis bien ? On s’en fout de cette question, ce qui est intéressant, c’est la façon dont on se relie à d’autres choses. Elles m’ont donné l’envie de faire des films plus libres, de m’investir dans des récits plus personnels. Et puis, c’est plus facile de lâcher prise en étant filmée par une femme. Mais le pourcentage de réalisatrices reste encore faible en France. Il est même descendu : 70 % des films en 2024 ont été pilotés par une équipe comptant plus de 60 % d’hommes aux postes-clés. Ces métiers nécessitent énormément de temps et d’investissement et, même si on est dans une évolution des mœurs, le partage des tâches handicape encore les femmes. Le temps mis à disposition pour la famille, ce dont Justine parle extrêmement bien dans Anatomie d’une chute, reste une question fondamentale.

Comment avez-vous géré l’équilibre entre votre vie de mère et le métier d’actrice ?
Jusqu’à son entrée au collège, cette année, ma fille Ali m’accompagnait quand je devais m’absenter longtemps pour un film. Je trouvais alors une école près du lieu où je tournais. Dernièrement, j’ai fait une pause de deux ans pour Hiro, mon deuxième enfant né en 2023. Même si son père, Niels (Schneider, NDLR), est très présent et fervent défenseur de la parité homme-femme, je suis forcément amenée à faire des sacrifices. Mais je ne me plains pas, je suis une mère comblée.

Quelle expérience vivez-vous en étant mère pour la deuxième fois ?
C’est beaucoup plus simple. Pourtant, j’ai eu un enfant très tard et mon âge me faisait peur. J’avais l’impression que ce nouveau rôle allait être ardu, car ma vie était déjà très remplie. Je ne supporte pas le poids que l’on met sur une mère, en lui faisant croire que tout doit être merveilleux durant sa grossesse et quand elle accouche – comme à nier la fragilité que peut ressentir une femme confrontée à la maternité. La naissance d’Ali avait transformé mon propre rapport au monde. J’ai mis beaucoup de temps à retrouver mon identité, à m’autoriser une place. Puis, Hiro est arrivé. Le fait de m’accorder le droit aux états d’âme m’a totalement détendue. Je suis sur un petit nuage. Son prénom vient du film d’animation Le Garçon et le Héron, de Hayao Miyazaki, car on adore les personnages, Niels et moi. Nous avons réussi à créer un joli équilibre. En étant quatre, on a la possibilité de partager notre temps, et je pars souvent faire de chouettes petits voyages seule avec Ali, ou je passe une soirée en tête à tête avec Hiro qui, à 2 ans et demi, raconte déjà plein de choses.

Virginie Efira porte un pull en cachemire Saint Laurent par Anthony Vaccarello, un collant voile Calzedonia et des bracelets Love Unlimited et Love, en ors et diamants, Cartier. Mise en beauté Lancôme par Fred Marin, avec Le Sérum Rénergie Triple Sérum, Teint Idole Ultra Wear Care & Glow teinte 120 N, Teint Idole Ultra Wear All Over Concealer Care & Glow 120 N, Mascara Hypnôse Drama 01, crayon khôl 028, Skin Idôle Juicy Blush teinte 40, et l’Absolu Rouge 337 Lip Lover. Coiffure Rudy Marmet. Manucure Adélie.
David Roemer

Vous semblez avoir la force d’avancer hors des conventions et des diktats de l’âge. Quel est votre secret ?
Je suis souvent dans le déni de mon âge, ce qui est plutôt commode. Je ne suis pas joyeuse à l’idée de vieillir, ce qui est inévitable, mais je crois sincèrement que l’âge n’est qu’une donnée parmi d’autres. Elle est mise en avant brutalement, mais en réalité, elle ne définit pas une personne. Ce qui la révèle, c’est la curiosité, qui rend immédiatement un regard plus jeune. On se sent vieux à tous les âges. Je me souviens d’une discussion avec un jeune ami, alors que je devais avoir 35 ans. Je sortais énormément, j’aimais boire des verres et il m’avait dit : «C’est marrant, ta vie à ton âge.» J’avais eu l’impression d’avoir 100 ans et d’être pathétique. L’âge est souvent une projection, alors que pour des gens qui s’aiment, le temps s’évanouit totalement. C’est le cas pour Niels et moi. En amour, comme dans mon métier, je cherche toujours des chemins qui me détournent de moi-même. Mais vu ce que le cinéma demande encore aux femmes, ce n’est pas évident tous les jours. Par moments, je me demande s’il est encore poli d’apparaître. Je peux passer un temps infini devant le miroir, comme si c’était un tableau, et je me dis que je vais l’arranger, ce petit tableau… Après, je regarde hors du cadre, je pense à la chance folle que j’ai d’avoir deux enfants merveilleux, un métier que j’adore et de vivre une histoire d’amour solide. Alors, je relativise.