Face aux menaces de Donald Trump, dans le contexte de crise autour du Groenland, les Européens ont nettement durci le ton. Le président français, Emmanuel Macron, s’est montré ferme lors du Forum de Davos, et la présidente de la Commission européenne, Ursula van der Leyen, appelle Bruxelles à rompre avec sa prudence traditionnelle. Des voix du monde des affaires se font également entendre en Europe, comme celle de Stéphane Boujnah, directeur général d’Euronext, « success story » européenne de la consolidation des marchés financiers.

La Tribune. L’agressivité de Donald Trump à l’égard de l’Europe a suscité de nombreux débats à Davos. La présidente de la Commission européenne, a même appelé à « rompre » avec la prudence traditionnelle de l’Europe dans un monde de « puissance brute ». Comment voyez-vous la relation Etats-Unis/Europe ?

Stéphane Boujnah. Les Etats-Unis sont méconnaissables. L’Europe doit faire le deuil d’un pays qu’elle croyait connaître. Comme dans tout deuil, l’Europe passe par plusieurs phases, le choc, le déni, la colère, la tristesse, la résignation, l’acceptation et la reconstruction. Chaque pays se situe à une étape différente de ce deuil. Nous assistons bien à la fin d’un monde, celui de 1945, mais aussi celui de 1989, construits pour assurer la paix et sortir une grande partie de l’humanité de la misère. C’est donc un véritable deuil. C’était tellement mieux avant ! Le week-end à Central Park, le parapluie américain, la coopération internationale, la conviction que l’économie capitaliste apporte le libéralisme politique, que le commerce apporte la paix et que le désarmement apporte la sécurité…Nous étions à l’aise dans ce monde-là, qui permettait de masquer nos faiblesses, mais rendait aussi beaucoup de choses possibles.

La réalité est que les dirigeants des trois plus grandes puissances, aujourd’hui, n’en veulent plus. Comme le rappelle Ursula von der Leyen, la norme dans l’histoire est davantage le rapport de force que la coopération harmonieuse.

Que pourriez-vous souhaiter à l’Europe ?

Je souhaite à l’Europe, comme à chacun d’entre nous, de la lucidité, de la détermination et du courage. La lucidité car il faut regarder les choses telles qu’elles sont, et non pas telles que nous souhaiterions qu’elles demeurent. Il faut accepter les changements qu’impliquent la fin du monde d’hier. Il n’y aura pas de marche arrière. Ce qui requiert de la détermination, car beaucoup, face à l’adversité, sont tentés par une certaine résignation. Cette résignation n’est pas adaptée aux circonstances du moment, qui exigent du courage.

Le temps est aux décisions communes fortes pour construire rapidement des objets puissants

Du courage pour accepter que ces changements auront un coût, ne serait-ce que celui du réarmement. Du courage pour accepter que des choix nouveaux deviennent incontournables, entre la sécurité demain ou la redistribution aujourd’hui. Nous pouvons le regretter mais pour rester libre, il faut être craint, pour être craint il faut être puissant, et pour être puissant, il faut payer, et donc, renoncer. Du courage aussi pour accepter d’être plus seul, d’avoir moins d’alliés sur lesquels se reposer au-delà de nos voisins européens. Le temps, en Europe, n’est donc plus aux querelles de voisinage ou aux palabres interminables. Le temps est aux décisions communes fortes pour construire rapidement des objets puissants adaptés au nouveau monde. C’est le seul chemin pour rester maîtres de notre indépendance et de notre souveraineté européenne.

Êtes-vous optimiste sur les chances de l’Europe ? 

Moins de cinq ans après la seconde guerre mondiale, les responsables européens commençaient à travailler ensemble sur la communauté du charbon et de l’acier, mais aussi sur la communauté de défense. La détermination de ces hommes, à peine revenus des horreurs de la guerre, et pourtant prêts à s’engager dans des formes audacieuses d’intégration, doit nous inspirer. L’Europe a d’immenses atouts. Mais elle ne peut les mobiliser que si elle accélère son intégration. Pour cela, l’Europe doit être plus agile et moins résignée. L’Europe doit aussi être capable de construire des objets d’une taille bien plus importante, afin que les entreprises européennes combattent efficacement leurs compétiteurs globaux.

Sans action rapide pour transformer cette épargne exceptionnelle en fonds propres, l’Europe n’aura pas les capacités à rester autonome.

Dans un monde qui choisit les rapports de force, Il faut s’organiser différemment et trouver des solutions rapides de consolidation et d’intégration. L’Europe doit mettre en place très rapidement les outils nécessaires pour orienter l’abondante épargne des ménages européens vers les fonds propres des entreprises européennes. C’est la seule solution pour financer les défis d’aujourd’hui, mais aussi ceux de demain, que ce soit les transitions numériques et climatiques, l’intelligence artificielle ou le réarmement.

Sans action rapide pour transformer cette épargne exceptionnelle en fonds propres, l’Europe n’aura pas les capacités à rester autonome, c’est-à-dire, à rester libre et souveraine dans ses choix.