Directeur de la Fondation Napoléon, l’historien Thierry Lentz copréside le festival de la biographie où il présente « Napoléon et le monde » ce vendredi au théâtre Bernadette-Lafont, à 16 h 15.

Vous connaissez bien le festival de la biographie. Comment avez-vous réagi à la proposition d’être coprésident ?

J’étais très heureux. Évidemment, j’ai accepté sans réfléchir. Il y a une bonne ambiance, énormément de monde. Les auteurs sont très bien accueillis, entourés de beaucoup d’affection.

Vous écrivez depuis longtemps sur Napoléon. Comment vous êtes-vous intéressé à lui ?

Je pense que c’est lié au bicentenaire de 1969, j’avais 10 ans. Cela a été une année entièrement napoléonisée au niveau national. On a célébré cet anniversaire pour intéresser le public. Cela correspond aussi à la parution du Napoléon, d’André Castelot, qu’on m’avait offert et que j’ai dévoré plusieurs fois.

Après toutes ces années, qu’est-ce qui continue à vous fasciner chez lui ?

Bien sûr, le regard évolue. Aujourd’hui, ce qui me passionne, c’est le retentissement de ce règne finalement assez court, 15 ans, sur l’histoire de France bien sûr mais aussi sur l’histoire du monde.

C’est le thème de votre dernier livre Napoléon et le monde. Quel est le projet ?

Le livre pose quelques questions. Qu’était le monde au moment de l’avènement de Napoléon ? Qu’est-ce qu’il a voulu en faire ? Après sa mort, qu’est-ce que le monde a fait de lui ? Il a été retravaillé, repris en main, redécouvert, redécoupé, mis au goût de tous les pays. Le mythe d’aujourd’hui est probablement assez éloigné de ce qu’il a été vraiment. Mais c’est quand même très exceptionnel. Il n’y a pas beaucoup de personnages de l’histoire mondiale qui ont eu ce destin post-mortem.

Ce rapport au monde passe d’abord par une passion pour la géographie…

Il est né à une époque où la géographie passionnait les gens, pour des raisons techniques, il fallait pouvoir naviguer, se déplacer avec des cartes de plus en plus précises. Et puis, en même temps, c’est un moment où la géographie commence à s’orienter vers la géopolitique, même si le mot n’existait pas. On commençait à s’intéresser à la géographie humaine, à la géographie politique, à l’influence de la géographie sur l’histoire… Napoléon fait partie de ce courant. Comme c’est un homme systématique, il a appris tout cela systématiquement, par des lectures, des rencontres, des voyages… Il connaissait assez bien le monde de son temps, même si cela a une limite au moment de la campagne de Russie, puisqu’il a eu l’air d’ignorer les rigueurs du climat.

Il a aussi encouragé la recherche et l’enseignement de la géographie…

Il a considéré que cela faisait partie du bagage minimum des élèves, puisqu’il en a prescrit l’enseignement, mais aussi de l’honnête homme. En cela, il est vraiment l’homme de son temps. Si les peintres à l’époque ont peint à de nombreuses reprises la leçon de géographie, c’est bien que cela avait pris une grande importance dans la vie sociale.

« Il a connu l’Europe comme sa poche »

Dans son rapport au monde, il y a aussi les nombreux voyages…

Il n’a jamais rechigné au voyage, ce qui n’était pas une chose simple, à l’époque. Si on va jusqu’à son arrivée au pouvoir, il a voyagé quasiment comme personne. Il n’y a que les explorateurs qui voyageaient autant que lui. Il a connu, à un moment donné, l’Europe comme sa poche. Il est allé jusqu’aux confins de l’Orient avec la campagne d’Égypte. Et puis, il a eu ce petit voyage gratuit à la fin de sa vie vers l’hémisphère sud. Pas sûr que ce soit le voyage qu’il a préféré !

Il aurait pu partir pour l’Amérique…

Il a failli partir en Amérique après Waterloo. Mais il s’est fait piéger dans la région de Rochefort, parce que la Royal Navy faisait un blocus. Ensuite, parce que ce que lui avait promis le gouvernement provisoire n’a pas été entièrement réalisé. Ils devaient lui donner les sauf-conduits pour passer le blocus. Il n’a pas pu partir, ce qu’a fait son frère aîné qui y a passé 25 ans, assez heureux.

Ce qu’on retient des exportations de Napoléon, c’est d’abord la codification du droit…

Il est de cette génération de Français qui a fait beaucoup de choses mais aussi qui considère que le modèle créé en France est universel. Dans cette ligne-là, il a voulu répandre un peu partout les principes juridiques français. C’était une demande, il n’a pas imposé le Code civil à des gens qui n’en voulaient pas. Tout le monde voulait la fin de la féodalité, l’égalité juridique, l’écriture des normes. Il a été capable de s’adapter à la demande sociale.

Après la fin de son règne, il y a une contestation mais à l’étranger, il est souvent considéré comme un exportateur des libertés de la Révolution, ce qui est assez étonnant !

C’est vrai alors que factuellement, ce n’est pas complètement exact. Le vrai principe que Napoléon a voulu répandre, c’est l’égalité civile et juridique. Lui-même dit à Saint-Hélène, qu’il a fait cela parce que les gens le demandaient et que s’il avait eu le temps, il aurait aussi instauré la liberté. Je ne suis pas sûr qu’il l’aurait fait aussi facilement.

Il faut reconnaître aussi qu’il arrive à une époque où le besoin d’ordre est unanimement exprimé en France, après dix ans de Révolution. Là aussi, il est l’homme de son temps, l’homme du moment où il fallait qu’il apparaisse.

Il y a toujours une ambivalence des Français avec Napoléon, on l’a vu encore en 2021 avec le bicentenaire de sa mort où l’État a hésité mais le peuple l’a commémoré…

C’est essentiellement la superstructure qui ne sait pas comment faire. En réalité, les choses sont beaucoup plus simples. Il fait partie d’une histoire incontestable. Comme a dit le président Macron, il est « une part de nous ». Et dans cette part de nous, il y a autant la part ensoleillée que la part sombre.

Moi qui suis considéré par beaucoup comme un napoléonien, je revendique autant Victor Schoelcher (NDLR : qui a fait abolir l’esclavage) que Napoléon. Il faut partie d’une identité historique française.

Vous rappelez l’idée étrange de Napoléon III qui a envisagé d’enterrer Napoléon à Saint-Denis avec les rois de France…

Pour Napoléon III, la vraie sépulture des empereurs, c’est Saint-Denis parce que c’est la réunion de toutes les dynasties – à l’époque on disait de « toutes les races » qui ont gouverné la France. Napoléon III, qui était agacé qu’on se réfère toujours à son oncle, avait décidé qu’on ne le mettrait pas dans son tombeau des Invalides, mais qu’on le transférerait à Saint-Denis pour qu’il devienne « le premier de la quatrième race », de la quatrième dynastie avec les autres, des Mérovingiens jusqu’aux Bourbons.

Est-ce que cette ambivalence ne vient pas de la réticence de l’Université à étudier Napoléon et l’Empire ?

Napoléon a eu l’université contre lui, jusqu’aux années 1980 et à Jean Tulard. En même temps, il a été aussi une référence un peu floue de tout ce qui avait une forme autoritaire. Il avait un gros handicap de départ pour sa postérité.

Quand on observe les choses en faisant de l’histoire, il a participé à un moment fondateur de l’histoire, on ne peut pas le contester, même s’il y aurait des livres à écrire sur sa politique étrangère.

Justement, il y a beaucoup de livres sur Napoléon. Sa gloire mondiale est liée à cette abondance…

Il y a tellement de facettes qu’on peut toujours trouver des angles nouveaux. Comme c’est un personnage universel par son action, chaque époque peut aller chercher chez Napoléon ce qu’elle a envie d’y trouver, en positif comme en négatif.

Pendant une assez longue période, le débat était pour ou contre Napoléon. En histoire, cela n’a aucun sens. Ce à quoi sert l’histoire, c’est à comprendre des ressorts. Les choses ne sont pas renouvelées à chaque génération, elles s’additionnent. Se disputer sur des faits irréversibles qui ont eu lieu il y a plus de 200 ans, c’est quand même un peu stérile. On peut se servir de l’histoire autrement que pour polémiquer.

Dans ces livres, il y en a un qui est fondamental, c’est le Mémorial de Saint-Hélène…

Au moment où Napoléon meurt, son image est très négative. On était tranquillisé par le fait qu’il était très loin. Quand sa mort survient, elle provoque assez peu de réactions en Europe. Il meurt en mai, on l’apprend en juillet. C’est comme si l’orage se préparait…

Deux ans plus tard, paraît ce livre qui est le témoignage des premiers mois de la captivité à Saint-Hélène. Ce livre est tellement bien fait, il va devenir le livre de chevet de toute une génération, il va influencer les études napoléoniennes parce que Napoléon parle beaucoup de ce qu’il aurait voulu faire, de ce qui l’a empêché d’aller aussi loin qu’il l’aurait voulu. Heinrich Heine parle d’un « évangile ». On peut dire que sur le plan de l’histoire politique, le Mémorial a changé le monde. C’est un livre qui a eu une importance capitale au XIXe siècle.

Et au XXe siècle, avec le cinéma, la BD ou la musique, c’est devenu un personnage de la pop culture…

Oui et je pense que lui-même n’en serait pas tellement surpris. Avant qu’il ne devienne le souverain absolu, après la naissance du roi de Rome en 1811, il savait fort bien s’adapter à toutes les modernités. Il y a quelques années, le Nîmois Eric Teyssier a publié le roman Napoléon est revenu ! Il montre un Napoléon qui arrive dans le monde moderne et il comprend tout de suite, alors qu’habituellement, quand on fait venir des gens du passé dans le temps présent, ils sont surpris. Ce que fait Eric Teyssier correspond bien à la personnalité de Napoléon, rien ne le surprend, il voit partout un outil qui peut lui être utile.

Le personnage a des côtés pompeux, presque pompiers, mais en même temps, il a cette modernité qui lui permet de voir les choses qui aujourd’hui pourront avoir un retentissement demain. Par exemple, le Code, l’organisation administrative ou tout ce qu’il dit à Saint-Hélène sur le monde d’après. Il se trompe assez souvent, mais il a des vues assez juste sur les États-Unis ou la Russie. C’est à la fois un homme d’action exceptionnel et un homme d’esprit.

Rencontre avec Thierry Lentz, animée par Franz-Olivier Giesbert. Vendredi 23 janvier, 16 h 15. Théâtre Bernadette-Lafont, place de la Calade, Nîmes. Entrée libre. 04 66 76 70 01.