REPORTAGE – Quarante ans après le célèbre film de Milos Forman, Olivier Solivérès adapte la pièce de Peter Shaffer au Théâtre Marigny avec son propre frère dans le rôle de Mozart et Jérôme Kircher en Salieri. Il a invité le Figaro Magazine à assister aux derniers préparatifs d’un spectacle promis au même succès que son Cercle des poètes disparus.

Comment approcher Wolfgang Amadeus Mozart ? À la manière d’un détective reliant les fils d’une enquête, Thomas Solivérès a affiché, sur le mur de sa loge au Théâtre Marigny, un imposant moodboard. Sur ce tableau d’une cinquantaine de clichés réunis en mosaïque, les portraits du compositeur autrichien figurent en bonne place, peints en majesté ou tirés du chef-d’œuvre de Milos Forman. On y reconnaît aussi le Pierrot de Watteau, un autoportrait d’Egon Schiele, la représentation malicieuse d’un chérubin ailé, des photos d’Orange mécanique de Stanley Kubrick ou de Phantom Thread, le film de Paul Thomas Anderson. Sur des adhésifs, en lettres majuscules, sont écrits, pêle-mêle, les mots « immature », « solitude », « besoin d’amour », « désobéir » « génie », « grâce », « divin »… Autant de symboles et d’images, d’idées et d’inspirations pour se préparer à ce rôle mythique.

Thomas Solivérès a dû se remettre au piano, qu’il avait appris jeune.
Nicolas Krief pour «Le Figaro Magazine»

De l’autre côté du mur, la loge mitoyenne de Jérôme Kircher est plus monacale, à l’image de Salieri, son personnage. Le comédien vient surtout d’en prendre possession et n’a pas eu le temps de la décorer. Mais il y a déjà ramené un exemplaire du texte pour le parcourir avant les représentations, une bougie parfumée de La Mamounia, un cadeau ramené du Maroc par Paul, l’un de ses fils, des tisanes, des noisettes et une boîte de Nicorette. Depuis qu’il a arrêté de fumer, il y a quinze ans, il ne parvient pas à s’en passer.

Jérôme Kircher (Salieri) et Thomas Solivérès (Mozart).
Nicolas Krief pour «Le Figaro Magazine»


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À dix jours de la première, Olivier Solivérès ne manque pas d’occasions de stresser. Selon son propre aveu, il ne dort plus. Les 16 lustres qui n’ont toujours pas été livrés ne sont qu’un infime détail parmi tous ceux encore à régler. Mais rien ne semble pouvoir entamer son calme notoire. « Gérer les problèmes, l’angoisse des comédiens, c’est mon travail de metteur en scène. » Depuis Le Cercle des Poètes disparus, dans lequel Thomas n’avait pas pu jouer, faute de place dans son agenda, il cherchait pour son petit frère « un personnage flamboyant et excentrique comme lui ». Amadeus, la pièce de Peter Shaffer qui a inspiré à Milos Forman son film aux huit Oscars, s’est vite imposée pour son côté spectaculaire, son extravagance, la beauté des costumes et des perruques, la musique, la référence cinématographique iconique.

Une partition sans fausse note.
Nicolas Krief pour «Le Figaro Magazine»

Dès les premières minutes, Olivier Solivérès nous invite à entrer directement dans la mémoire de Salieri, « un vieux salon poussiéreux », au sens premier comme au sens figuré, d’où resurgissent ses souvenirs avec Mozart, partagés entre jalousie et admiration. Dans cet esprit, tout va être patiné, du sol aux costumes fanés. Très fluide et chorégraphiée, ponctuée de touches oniriques, la mise en scène se construit sur un plateau sans décor fixe, habillé seulement d’une monumentale tenture blanche et de chandeliers. Côté cour, un piano attend, posé sur roulettes. Il n’en faut pas plus pour nous emmener à Vienne, à la fin du XVIIIe siècle, embarqués par le génie de Mozart, et c’est bien là toute la magie du théâtre.

Thomas Solivérès, qui n’oubliera pas d’éteindre (et de poser) son téléphone avant de monter sur scène.
Nicolas Krief pour «Le Figaro Magazine»

Le rire de Mozart

Il est 10 heures ce jour-là, les répétitions commencent pour les 14 comédiens de la troupe. En tenue de ville, jean et sweat-shirt rouge, Laurent d’Olce porte déjà aux pieds ses souliers de scène à large boucle qui lui rappellent la Comédie-Française où il est resté douze ans. « Mais au Français, ils étaient fabriqués sur mesure ! » Il incarne Orsini Rosenberg, le directeur de l’Opéra de Vienne qui détestait Mozart, célèbre pour avoir lancé à son propos « Trop d’éclat, trop de notes ! ». Toute la matinée est consacrée à revoir, en situation, les réglages techniques de la tournette, un plateau tournant à ras du sol de 8 mètres de diamètre qui, selon les scènes, ne bouge pas à la même vitesse ni ne s’arrête aux mêmes endroits.

Amadeus retrouve le Théâtre Marigny, 44 ans après la mise en scène de Roman Polanski.
Nicolas Krief pour «Le Figaro Magazine»

Jérôme Kircher prend place dans un fauteuil au large dos. S’élève un adagio en mi bémol : Salieri découvre pour la première fois la musique de Mozart qui lui-même glisse, immobile, autour de lui, comme dans un songe embrumé. « Il me semblait avoir entendu la voix de Dieu. Mais pourquoi Dieu avait-il choisi pour instrument cet enfant obscène ? » Ce dernier est alors la nouvelle coqueluche des salons viennois où ses éclats amusent autant qu’ils agacent. À le voir sur le plateau, la tignasse décolorée, jouer du piano en mode inversé, l’évidence frappe : Thomas Solivérès était bien destiné à revêtir les habits de Mozart. Il l’incarne à merveille. Son rire résonne haut perché, marqueur emblématique pour s’approprier le personnage. « J’y ai beaucoup réfléchi. Je me suis rendu compte que c’est un rire de défense, de gêne, comme celui d’un enfant quand il se rend compte qu’il a commis une bêtise. Il était profondément en quête d’amour, celui du public, celui de son père qu’il n’a jamais reçu. »

La scène accueillera trois musiciens-comédiens et quatre chanteurs-comédiens.
Nicolas Krief pour «Le Figaro Magazine»

Aux rires fracassants de Mozart lui répondent les murmures des Venticelli. Dans le film de Milos Forman, ils étaient deux. Ici, ils sont sept : quatre chanteurs, un violoniste et deux violoncellistes, tous comédiens également. Confidents et courtisans empressés de Salieri, ils incarnent la Cour, racontent, tel un chœur grec, l’histoire en cours, susurrent les derniers bruits de couloir, chantent aussi et gèrent les changements de décor. Depuis la salle, rien n’échappe à Olivier Solivérès, micro à la main. Un seul interprète mal placé ou à contretemps met tout le tableau en péril. Il faut que ça aille vite, que ce soit précis et carré. « C’est souvent la partie la plus partie ingrate des répétitions, mais c’est aussi dans ces moments-là que l’équipe se soude », confie Lison Pennec qui, après avoir incarné la compagne de Glenn Gould dans Glenn, naissance d’un prodige, interprète celle de Mozart, Constanze. La matinée se termine par une note joyeuse et incongrue, quand une comédienne déboule à la va-vite rejoindre ses partenaires, avec son tire-lait. « On aura tout vu ! » s’amuse Olivier Solivérès.

Lison Pennec (Constanze Mozart) mène son partenaire à la baguette.
Nicolas Krief pour «Le Figaro Magazine»


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Le combat vain de Salieri

Après les réglages techniques de la matinée, l’après-midi est consacré à la répétition de l’acte II. On reconnaît, dans le rôle de l’empereur Joseph II, Éric Berger, le Tanguy d’Étienne Chatiliez. « Je tire toujours sur la même ligne. Les empereurs vivent aussi chez leurs parents ! » L’une de ses répliques, « Mozart est là », prononcée très vite, a été détournée en coulisses en ritournelle « mozzarella, mozzarella, mozzarella », une blague pour évacuer la tension avant de remonter sur scène. Jérôme Kircher, lui, ne la quitte jamais. Dans ce second acte, Salieri mène ouvertement sa guerre contre Mozart, victime collatérale de son conflit avec Dieu. « Ce n’est pas un hasard si la pièce s’appelle Amadeus et non“Mozart”. Amadeus signifie aussi “aimé par Dieu”. Salieri est l’un des rôles les plus complexes que j’ai jamais eus à jouer. Il ne faut pas en faire un personnage monochrome, uniquement méchant. Ce n’est pas un salaud. Il a juste eu une petite graine de Mozart qui s’est implantée dans sa tête et a perturbé son rapport à la foi. »

Jérôme Kircher en Salieri avant perruque.
Nicolas Krief pour «Le Figaro Magazine»

La journée se termine enfin dans les loges, où les comédiens découvrent pour la première fois leurs perruques et apprennent à se maquiller, sous la supervision de Nathalie Tissier. Cette « hair and make-up designer », comme le disent les Anglo-Saxons, n’avait encore jamais travaillé au théâtre. Collaboratrice fidèle de Jean-Pierre Jeunet, elle vient de terminer un film avec Al Pacino. Elle est aussi à l’origine de la célèbre transformation de Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes et dans Charlie et la chocolaterie. Une pointure. « On m’appelle souvent quand il y a des univers visuels forts. C’est un peu ma marque de fabrique. »

Lison Pennec, côté jardin.
Nicolas Krief pour «Le Figaro Magazine»

Thomas Solivérès, rencontré sur un tournage, a joué les entremetteurs pour lui présenter son frère. Ils se sont tout de suite entendus. « Ce qui m’a plu, c’est d’amener ce que j’ai l’habitude de faire au cinéma dans son théâtre à lui. J’ai aimé jouer sur la décrépitude de Mozart . Il commence la pièce jeune, flamboyant. Et plus la pièce avance, plus ses perruques se détériorent, puis ses cheveux aussi, son visage se défait. Malgré ce talent extraordinaire, il meurt très jeune, marqué par la misère et les tourments. À la fin, fiévreux et en sueur, il n’est plus du tout maquillé. » Mais sa musique, elle, est restée éternelle.

«Amadeus», de Peter Shaffer, adapté et mis en scène par Olivier Solivérès, avec Thomas Solivérès, Jérôme Kircher, Éric Berger, Laurent d’Olce, Lison Pennec… Théâtre Marigny (Paris 8e).