De plus en plus nombreux, les programmes de doctorat en art ouvrent des voies entre art, sciences et humanités. Mais ils interrogent aussi : si l’art peut donner un souffle nouveau à la recherche scientifique et universitaire, le risque d’une académisation de la pratique et de l’éducation artistique existe.

Qui n’a pas déjà passé son tour à l’entrée d’une salle d’exposition transformée en mini-bibliothèque, dont les centaines d’ouvrages et documents d’archives promettent, à qui s’y attarderait pendant des heures, de délivrer un savoir à la fois bien trop exhaustif et non exhaustif, sur un sujet à la fois bien trop précis et bien trop flou pour être compris ? « L’art fondé sur la recherche n’a plus rien de nouveau, sa présence est presque incontournable dans toute exposition sérieuse. Pourtant, il n’a jamais été clairement défini, ni d’ailleurs critiqué », écrit Claire Bishop dans son essai « Information Overload », issu du livre Disordered Attention: How We Look at Art and Performance Today, paru en 2023 aux éditions Verso. Dans cet essai, la critique d’art en retrace les origines : si l’art conceptuel interdisciplinaire d’artistes, tels que Mary Kelly, Susan Hiller et Hans Haacke, qui s’intéressent respectivement à la psychanalyse, à l’anthropologie et à la sociologie, marque un tournant dans les années 1970, « les transformations dans l’enseignement artistique ont sans doute exercé une influence plus déterminante que ces précurseurs, explique la critique. Bien que l’art-recherche soit un phénomène mondial, il est indissociable de l’essor des programmes doctoraux pour artistes en Occident, et plus particulièrement en Europe, au début des années 1990 ». Selon une enquête menée en 2012 par l’historien de l’art James Elkins, 73 institutions européennes proposaient un doctorat en arts plastiques, dont 42 au Royaume-Uni – des chiffres frappants comparés aux 5 doctorats recensés au Canada, 7 aux États-Unis et 4 au Brésil. En France, la formation doctorale SACRe, pour « Sciences, Arts, Création, Recherche », associe les grandes écoles nationales supérieures de création (la Fémis, le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, l’École nationale supérieure des arts décoratifs et l’École nationale supérieure des beaux-arts) à l’ENS et l’université de recherche Paris Sciences et Lettres (PSL).

Nouvelle vague

À sa création en 2012, le programme correspond à une double attente. D’une part, comme pour beaucoup de pays européens, il répond à la réforme d’homogénéisation, à l’échelle européenne, d’un cycle licence-master-doctorat (LMD), entériné par l’UE en 2002. Et d’autre part, le programme met la France à niveau quant à la tendance de faire de la recherche en art une discipline. « La concurrence internationale allait s’accroitre », explique Emmanuel Mahé. Le cofondateur de SACRe a vu juste : les diplômes se sont depuis multipliés à travers l’Europe avec de nouveaux venus chaque année, et tandis qu’à ses débuts, les candidatures aux doctorats SACRe…