Sur le grand plateau du Théâtre de l’Odéon, le metteur en scène flamand Ivo Van Hove met en scène la plus célèbre pièce de Shakespeare à la manière d’un concert rock, avec lumières cinglantes, chansons et corps à corps hypnotiques, tout cela dans une version resserrée et la nouvelle traduction de Frédéric Boyer. Christophe Montenez incarne magistralement ce héros enragé de folie, entourée de la troupe de la Comédie Française.
Dans la tête d’Hamlet

(c) Jan Versweyveld, coll. Comédie-Française
La première scène est saisissante : Christophe Montenez, silhouette tranchante gainée dans un costume de rouille violacée, les cheveux longs et blonds, s’apprête à livrer bataille, entouré de ses camarades aussi déterminés que lui-même. La fumée envahit le plateau noir dénudé, comme un terrain vague où se fomente une vendetta mafieuse, nappée d’un brouillard angoissant. Cinglante, une claque de batterie nous réveille pour de bon, un rideau blanc, irradiant de lumière, chute des cintres pour dévoiler une vidéo hallucinante : l’oeil bleu d’Hamlet, qu’une caméra ultra-sensible pénètre à la manière d’une tornade rouge hallucinante, à la vitesse de l’éclair, pour nous y révéler la haine démoniaque, la révolte radicale, celle qui qui anime des jeunes gens idéalistes qui passent à l’activisme radical. L’iris se décompose en mortelle randonnée et nous comprenons vite qu’il faudra venger ce père, injustement supprimé par son propre frère, l’oncle d’Hamlet, prédateur sans scrupule qui, non content de poser la couronne du Danemark sur sa tête, épouse dans le même mouvement sa belle soeur Gertrude, mère d’Hamlet. Rampant à terre tel un fauve blessé, Guillaume Gallienne, spectre du roi mort, ne cessera de rappeler à Hamlet son devoir de vengeance dans un monde où la violence fait office de politique, sans négociation possible.
Théâtre total

(c) Jan Versweyveld, coll. Comédie-Française
Ivo van Hove, metteur en scène star de la scène européenne, poursuit un compagnonnage fécond avec la troupe de la Comédie Française, avec laquelle il a signé l’adaptation du film de Visconti Les Damnés, gros succès repris à Avignon dans la Cour d’Honneur, Electre/Oreste d’après Euripide et plus récemment Le Tartuffe ou l’hypocrite qui sera repris cette saison hors les murs à la Villette. Avec son collaborateur Bart Van Den Heynde, il adapte Hamlet en resserrant le texte retraduit par Frédéric Boyer, dans une langue où se mêlent plusieurs registres, du plus trivial au plus délicat, ne négligeant aucune injure ni vulgarité. Dans la bouche de son oncle, Hamlet n’est qu’un « petit voyou, un larbin » qui traite Ophélia, sa fiancée, de « petite pute ». Cette violence, qui jaillit du regard enflammé de Christophe Montenez, éblouissant, va irriguer tous les personnages, comme si nous étions plongés dans la tête d’Hamlet. Dès lors, dans des éclairages sidérants de blancheur, le moment où des comédiens, à la demande du jeune prince, rejouent la scène terrible du meurtre, tous les personnages finissent par interpréter leurs doubles dans une chorégraphie réglée par Rachid Ouramdane et mise en musique par Roeland Fernhout. Elissa Alloula, qui incarne une Ophélie sauvage, en jean seventies et corset sexy, entonne L’Enfer de Stromae, puis Everybody dies de Billie Eilish quand l’ensemble de la troupe se déhanche sur Bohemian Rapsody de Queen ou Death is not the end de Nick Cave.
« Etre ou ne pas être » : tuer ou ne pas tuer

(c) Jan Versweyveld, coll. Comédie-Française
La profusion de jeux de lumières de Jan Versweyveld, de musiques et d’ambiances sonores, la présence de chansons iconiques et le jeu saisissant des comédiens participent à la perfection d’un spectacle total, qui déploie, par le son et la lumière, une efficacité aussi séduisante qu’un concert de rock. Pour autant, et malgré la présence des stars de la troupe, Denis Podalydès (Polonius), Florence Viala (Gertrude), Loïc Corbery (Horacio), la complexité, l’ambivalence et le mystère d’Hamlet, dont on ne sait pas s’il simule la folie ou s’il devient vraiment fou, par amour pour Ophélie ou par volonté de vengeance, ne laissent planer aucun trouble, aucune incertitude. Le jeune prince danois, comme en écho à la violence du monde actuel, des réseaux sociaux et de Donald Trump envers le Danemark, se transforme en un meurtrier tout terrain, sans foi ni loi, dans une mise en scène qui nous immerge dans un bain de sang, de meurtre et de trahisons. « Etre ou ne pas être », le plus célèbre monologue du théâtre dans le monde, est donc dit à terre, dans le souffle d’un restant de vie, comme si le personnage était d’ores et déjà dans un autre monde, celui du désespoir, dans la part sombre du monde et de ses échecs. Reste un spectacle époustouflant d’énergie et de rythme, d’où on ressort exsangue après le combat hypnotique, comme sous ecstasy, entre Hamlet et Laerte, ou l’agonie romantique à souhait d’Ophélie-Elissa Alloula dans une robe blanche transparente, un bouquet de fleurs à la main.
Hélène Kuttner