Déconstruire les clichés par la danse et le hip-hop : c’est la mission que s’est donnée la chorégraphe marseillaise Mario Gómez. Sa trilogie — Asmanti, La Cuenta, Bach Nord — est affichée au festival Suresnes Cités Danse, en banlieue parisienne. Trois pièces pour raconter la résilience, la jeunesse et la puissance de création des quartiers populaires.

Survêts, baskets, casquette… Des jeunes traînent autour d’un banc. Leur démarche nonchalante pleine d’attitude se mue en danse. « C’est une pièce qui se passe dans les quartiers populaires. Elle raconte différents moments du quotidien, différentes trajectoires, avec l’idée d’offrir un espace de représentativité à nos paroles, à nos récits, à nos vécus. Ce sont des fragments de vie, dans différents pays, à différents moments, mais on pourrait être dans un seul et même quartier », explique Marina Gomes.

Originaire de Marseille, la danseuse et chorégraphe raconte la vie et son vécu dans les villes touchées par la violence et le narcotrafic. Après avoir composé Asmanti et Bach Nord, c’est en Colombie, à Medellín, qu’elle puise l’idée de la troisième pièce – La Cuenta – qui compose sa trilogie. « Là-bas, j’ai rencontré des collectifs de jeunes qui menaient un travail de mémoire et de résilience avec les familles de victimes. Ce qui m’a frappée, c’est la force de leur parole », raconte-t-elle.

« Leur slogan était : “Nos vies comptent”, “chaque être assassiné était un être aimé”. Ils affirmaient que rien ne justifie l’homicide. Quand je suis rentrée à Marseille, cela a fait écho avec ce que nous traversions alors, notamment en 2023, l’une des années les plus sanglantes. Mais ce qui m’a marquée, c’est qu’en France, j’avais parfois l’impression qu’on comptait les morts, poursuit la chorégraphe. On les réduit à des chiffres, surtout lorsqu’on suppose, parfois sans rien savoir, un lien avec le narcotrafic. On ne s’émeut pas, alors qu’il s’agit souvent de mineurs ou de très jeunes personnes », déplore-t-elle. Ces constats soulèvent, selon elle, une question fondamentale : « Les enfants des quartiers populaires sont-ils considérés comme des enfants français ? Et les enfants racisés ? »

Rendre des visages et des récits à celles et ceux qu’on réduit au silence

Sur scène, des fleurs poussent sur des grillages, déplacés comme des cercueils. Le décor évoque un point de deal : un danseur, assis, encagoulé, attend, guitare à la main, tel un fusil. « Les cagoules renvoient à la déshumanisation. Les victimes sont souvent présentées comme des personnes sans visage, sans histoire, analyse Marina Gomes. Je commence donc par entrer dans le cliché — les “méchants”, les “criminels” — puis j’enlève les masques pour montrer qu’il y a des personnes, des histoires, des émotions, précise-t-elle. Nous dansons avec nos vêtements du quotidien. Ils font partie de la street culture. Ces codes sont immédiatement lisibles pour les jeunes et les publics issus du hip-hop, mais beaucoup moins pour les publics des théâtres. Il y a là un renversement de domination culturelle », souligne la chorégraphe.

Une fête, des corps qui s’enlacent… puis des tirs. Lumière rouge sang. Lui veut se battre, elle le retient. « Je ne voulais pas parler seulement de celles et ceux qui meurent, mais de celles qui restent, dont on ne parle jamais, insiste Marina Gomes. On ne parle pas de ces familles meurtries, de ces femmes qui pleurent un enfant, un frère, un amoureux. La danse est un langage sans frontières, ni géographiques ni linguistiques. L’émotion est un terrain commun : face à quelqu’un qui ressent quelque chose, il est difficile de rester indifférent. Mon travail consiste à créer un espace où l’on partage la même émotion. À partir de là, le dialogue devient possible », conclut-elle.

La danse comme émotion partagée et geste politique

Faire danser les jeunes des quartiers est aussi au cœur de son engagement. Une vingtaine de lycéens de Nanterre participent au spectacle, comme Myriam, élève au lycée Joliot-Curie.

« Tout le monde pense que ceux qui viennent de la banlieue font du trafic ou des affaires louches. Alors qu’en vérité, on est sérieux, déterminés, et on a aussi du génie, témoigne-t-elle. Faire ce spectacle de danse nous rend fiers et montre qu’on peut y arriver », ajoute la lycéenne.

Du bitume à la scène, le hip-hop est aujourd’hui pratiqué par près de 600 000 personnes en France et s’impose comme l’un des arts vivants les plus populaires et fédérateurs du pays. Depuis plus de 30 ans, le festival Suresnes Cités Danse a contribué à faire entrer les danses urbaines sur les scènes institutionnelles, les reconnaissant comme un art chorégraphique à part entière. « Être ici, à Suresnes, avec ces trois spectacles, est symboliquement très fort pour moi, confie Marina Gomes. Quand un théâtre ouvre ses portes à des récits comme les nôtres, racontés sans compromis, c’est un geste politique. Cela dit que le vivre-ensemble est possible. »