Discrète, Elene Shatberashvili (née en 1990) parle d’une voix douce et posée. Elle en dit peu, mais suffisamment pour entrouvrir la porte de ses doutes et de ses errances, révélant son besoin de se mettre en retrait d’un monde de l’art ultra-sollicitant, besoin qu’elle tâche toutefois de dompter pour s’adapter enfin. Un jour de janvier, elle nous accueille dans son nouvel atelier, encore en désordre car elle vient de s’y installer, sous la lumière blafarde de plafonniers de bureaux – nous sommes ici dans les nouveaux locaux de Poush, qui transforme des bâtiments désaffectés en ateliers d’artistes, cette fois-ci à deux pas de la porte d’Aubervilliers et de l’immense 19M.

On l’a découverte il y a plusieurs années, lorsqu’elle était nommée à la bourse Révélations Emerige en 2020 ; un moment déclencheur pour sa carrière, confie-t-elle, après lequel les sollicitations se sont enchaînées. Récemment, toute la France a pu découvrir son Autoportrait avec des icônes #1 (2018) en couverture du succès de librairie Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon (éd. du Sous-sol 2025). On la retrouve cet hiver à Bruxelles, où elle bénéficie de sa quatrième exposition en solo – ou presque, puisque le commissaire Joël Riff aime à faire des « solos augmentés », ce qui a permis à l’artiste de s’entourer d’autres créateurs, comme la peintre Nathanaëlle Herbelin, et de faire résonner son travail avec leurs pratiques.

Elene Shatberashvili nous accueille dans son nouvel atelier, encore en désordre car elle vient de s’y installer

Elene Shatberashvili nous accueille dans son nouvel atelier, encore en désordre car elle vient de s’y installer, 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

L’exercice lui a plu, nous explique-t-elle, elle a aimé suggérer des noms, s’intéresser à ceux du commissaire. « Je me suis sentie rassurée de pouvoir faire venir des amis artistes en renfort, sourit-elle. Et j’étais honorée et heureuse d’avoir autour de moi des gens qui me sont chers. » D’autres, probablement, auraient craint de recevoir moins de lumière en partageant ainsi l’espace de La Verrière, mais Elene Shatberashvili ne pense pas comme ça ; tout au long de l’interview, elle apparaîtra singulièrement humaine, confiant son habitude de faire des siestes dans son atelier, sa « fuite » face à certaines sollicitations trop oppressantes, son rejet des deadlines si courantes dans le monde des galeries, où il faut produire à toute allure pour pouvoir vendre.

De Tbilissi à Paris

Elle est née à Tbilissi, dans une Géorgie post-soviétique et « isolée du monde », raconte-t-elle, «  en pleine crise économique » – pas d’électricité, pas d’eau chaude, du moins pas pour sa famille issue de la classe moyenne. Petit à petit, la jeune Elene verra son pays « se transformer » et s’ouvrir peu à peu au monde. À sept ans, elle commence à suivre des cours de peinture avec un professeur qui la marque ; elle reste son élève durant dix ans. « Il ne nous a pas uniquement appris à peindre, mais aussi à rêver, à ne pas penser à l’argent ; il nous a enseigné l’éthique du métier de peintre. »

Récemment, Elene Shatberashvili a été invitée par le musée du Louvre à proposer une copie d’une de ses œuvres

Récemment, Elene Shatberashvili a été invitée par le musée du Louvre à proposer une copie d’une de ses œuvres, 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Contrainte par « ce pays en crise permanente » et en mal d’idéal, elle s’engage dans des études d’architecture, qu’elle poursuit à Paris grâce à une aide de sa tante, qui y vit et peut la loger. À Malaquais, l’école d’architecture collée aux Beaux-Arts de Paris, elle se fait remarquer par le peintre Yves Bélorgey. Il l’encourage à traverser les murs, pour se retrouver côté Beaux-Arts. Ce qu’elle fait, jusqu’à l’atelier de Philippe Cognée, où elle rencontre Nathanaëlle Herbelin, dont elle connaissait déjà la peinture pour l’avoir vue dans une exposition et qui deviendra l’une de ses amies les plus proches. Suivront cinq années d’études, à nouveau, menées en parallèle d’un travail à temps plein dans une galerie, source indispensable de revenus.

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Des autoportraits troublants

Même les objets les plus anodins disent quelque chose : sur une petite toile, « deux verres se rencontrent comme des amoureux » ; sur une autre, deux cerises, l’une claire, l’autre foncée, donnent à voir un face-à-face entre deux fruits, l’un venu de France, l’autre de Géorgie.

Heureusement, la fin des études s’enchaîne avec la nomination au prix Emerige, laquelle va de pair avec une belle « visibilité », nous précise-elle, et un atelier prêté gracieusement durant trois ans. Aujourd’hui, Elene Shatberashvili fait partie des peintres les plus prometteuses de sa génération, et les expositions se multiplient. Récemment, elle a même été invitée par le musée du Louvre à proposer une copie d’œuvres de ses collections ; elle en a réalisé deux, une icône byzantine et un autoportrait façon Dürer, désormais exposés au Centre Pompidou-Metz. La France lui sied donc à merveille, même si la Géorgie ne quitte pas son esprit. Elle y est revenue au début de sa vingtaine, le temps d’une année destinée à « rencontrer à nouveau mon pays », et sait qu’elle y retournera un jour, mais s’enracine pour le moment en France, où son travail fascine.

Elene Shatberashvili produit un autoportrait une à deux fois par an depuis la fin de ses études

Elene Shatberashvili produit un autoportrait une à deux fois par an depuis la fin de ses études, 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Difficile en effet de ne pas se sentir troublé, regardé droit dans les yeux par ses autoportraits, qu’elle produit une à deux fois par an depuis la fin de ses études, et qui sont pour elle « une forme de journal ». La facture change volontiers, oscillant de la figuration nette à une « abstractisation des formes » plus énigmatique. Sa figure, son corps se retrouvent tantôt projetés dans un espace indistinct, coloré comme une brume, dans une peinture à l’apparence volontairement inachevée, ou encore assis nue sur une chaise bleue, devant deux robes suspendues au plafond.

Les autoportraits d’Elene Shatberashvili passent aussi par d’autres genres de peintures, notamment des natures mortes

Les autoportraits d’Elene Shatberashvili passent aussi par d’autres genres de peintures, notamment des natures mortes, 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

L’autoportrait passe aussi par d’autres genres de peintures, notamment des natures mortes. Là, les objets, livres, vêtements qui l’entourent racontent sa vie, ses souvenirs : on y verra un poudrier offert par sa tante, une robe portée par sa mère, une Bible qu’elle lit et relit, une photographie de son frère. Même si elle déclare ne pas vouloir « que la Géorgie devienne quelque chose d’exotique à exploiter », elle la convoque bien sûr souvent dans ces motifs, et à travers ses icônes qui reviennent si souvent.

Un travail grave et mélancolique

Même les objets les plus anodins disent quelque chose : sur une petite toile, « deux verres se rencontrent comme des amoureux » ; sur une autre, deux cerises, l’une claire, l’autre foncée, donnent à voir un face-à-face entre deux fruits, l’un venu de France, l’autre de Géorgie. Ces clins d’œil à son histoire intime s’incarnent aussi dans des choix de couleurs, comme ce rouge qui la fascine depuis qu’elle a fait une résidence de création en pleine campagne, au milieu des coquelicots. Quant à son « obsession pour les formes rondes », elle lui vient de sa lecture du psychiatre Carl Gustav Jung, dont elle cite souvent les réflexions sur les symboles.

Il y a de la gravité dans le travail d’Elene Shatberashvili

Il y a de la gravité dans le travail d’Elene Shatberashvili, 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Il y a de la gravité dans ce travail qui, rit-elle, « manque d’humour ». Oui, Elene Shatberashvili peint avec sérieux. Une toile à la fois, et chacune entraînant la suivante. Sans doute, lui dit-on, l’exposition idéale les alignerait toutes, côte à côte, chronologiquement. « C’est un seul chemin de formes », répond-t-elle. « Les mêmes formes reviennent. » Celles-ci parlent de la difficulté d’être soi, en exil, loin de son pays. De la difficulté de peindre aussi ; en nous montrant ses toiles, en cet après-midi de janvier, l’artiste critiquera parfois vertement son travail. De la difficulté, encore, de devoir vivre de son art et vendre ses toiles dans lesquelles elle met tant d’elle-même, de ses proches, de ses amours, de ses souvenirs. Elle le confesse : en apprenant la vente de certaines, elle a pleuré.

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Elene Shatberashvili. Quatre

Du 15 janvier 2026 au 11 avril 2026

www.fondationdentreprisehermes.org

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