Pour Adnan Çelik, docteur en anthropologie sociale et ethnologie de l’École des hautes études en sciences sociales à Paris (EHESS), la mobilisation s’inscrit d’abord dans une urgence vitale. « Tous les gens qui sont dans la rue essayent de se faire entendre contre un génocide imminent », explique-t-il.

En cause : l’encerclement progressif du Rojava, territoire situé en Syrie, menacé après le retrait progressif du soutien américain aux forces kurdes et l’avancée des forces syriennes appuyées par Ankara. La prise de Raqqa et la fermeture immédiate de l’université locale ont agi comme un électrochoc dans la diaspora.

À Marseille, cette inquiétude trouve un écho particulier. La ville est devenue « le deuxième pôle des Kurdes en France » et un « des plus importants en Europe », selon le chercheur au CNRS Yoann Morvan, membre du centre Mesopolhis de l’Université d’Aix Marseille. Leur nombre a doublé en vingt ans, passant d’environ 7 000 à plus de 15 000 personnes aujourd’hui. Une présence visible dans les quartiers nord, où la communauté a largement contribué à la revitalisation commerciale. « Ils ont un rôle plutôt de pacification, ils ne sont pas pris dans les réseaux de drogue, ils ont même réussi à faire sauter un point de deal. Ils sont vraiment là comme un groupe qui permet finalement qu’il y ait une vie normale dans les quartiers nord », souligne-t-il. 

« Un sentiment de trahison de l’Occident »

Cette intégration n’efface pas pour autant une mémoire collective lourde. « Il y a une mémoire de violence, de résistance, et cette mémoire s’est transmise à travers les générations », insiste Adnan Çelik. Une mémoire particulièrement vive, même chez les plus jeunes, souvent nés en France, mais profondément politisés. « Cette nouvelle génération est très politisée. Ils ont un engagement très très fort, très très émotionnel, et ils essaient de faire quelque chose pour la cause kurde », observe le chercheur installé à Berlin.

Les récents événements en Syrie ont ravivé ces traumatismes anciens. Certains symboles ont servi de déclencheurs, comme la diffusion d’une vidéo montrant un combattant affilié à Damas humilier et couper la tresse d’une militante kurde. « Des fois, il y a quelques violences qui peuvent être un déclencheur de mémoire collective », analyse Adnan Çelik, évoquant les mobilisations des femmes kurdes qui se sont filmées en se tressant les cheveux dans les jours qui ont suivi.

Pour Yoann Morvan, la radicalité observée à Marseille relève avant tout d’un moment de rupture : « C’est un moment de colère qui est tout à fait légitime vu la situation internationale ». Une colère nourrie par un sentiment largement partagé de trahison : « Ils ont rendu un certain nombre de services à l’Occident, et l’Occident les lâche à un moment donné où la situation est réellement instable en Syrie ».

Reste la question de l’avenir. Cette violence marque-t-elle un tournant du militantisme kurde à Marseille ? Les chercheurs restent prudents. « C’est trop tôt pour le dire. Il faut regarder ça sur un temps un peu plus long », tempère Yoann Morvan, rappelant que les structures communautaires elles-mêmes ont été « débordées » par l’émotion.