À moins de six mois de législatives cruciales, Erevan se montre de plus en plus pro-européenne. Les relations avec la Russie ont connu un tournant après l’offensive azerbaidjanaise sur le Haut-Karabakh.

Après la Moldavie, l’Arménie est dans le collimateur de la Russie. Moscou accuse ainsi l’Union européenne d’encourager le gouvernement arménien à truquer les prochaines élections législatives en juin, afin de faire échec aux partis pro-russes. Mardi 20 janvier, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a ainsi déclaré que l’engagement financier de Kaja Kallas (haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères) en direction de l’Arménie est une confession “sincère” et “un aveu de culpabilité ». Des accusations similaires à celles portées contre la Moldavie lors des dernières élections, remportées par les forces pro-européennes.

Le 26 mars dernier, le Parlement arménien a voté massivement en faveur du lancement de la procédure d’adhésion à l’UE (par 64 voix contre 7). Cette décision historique est portée par le parti du Premier ministre Nikol Pachinian, parti dénommé « Contrat civil », un mouvement centriste, libéral, anti-corruption et résolument pro-européen. Les relations entre Erevan et Bruxelles s’accélèrent. Les deux parties nouent des accords pour moderniser et créer de nouveaux postes-frontières. Erevan a aussi décidé de remplacer les gardes-frontières russes par des personnels arméniens à la frontière arméno-turque, marquant une émancipation progressive vis-à-vis de Moscou.

Deux rendez-vous clés jalonnent ce chemin européen : le 6 décembre s’est tenu à Bruxelles le 6e Conseil de partenariat Arménie-UE ; et le 4 mai aura lieu à Erevan le 8e Sommet de la Communauté politique européenne (CPE), juste avant les élections législatives du 7 juin.

Toute l’opposition autoritaire et pro-russe – incarnée notamment par les anciens présidents Robert Kotcharian (1998-2008) et Serge Sarkissian (2008-2018) – rêve d’une revanche contre Nikol Pachinian. Pourtant, le rapprochement avec l’Europe ne date pas d’hier : il remonte à 1996.

En 1996, l’Arménie signe avec Bruxelles l’Accord de partenariat et de coopération (APC), un accord d’association conclu avec plusieurs pays d’Europe orientale (Ukraine, Bélarus, Moldavie) et du Caucase (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan). Inscrit dans le cadre de la Politique européenne de voisinage (PEV), il visait à renforcer les relations avec les pays riverains de l’Est et du Sud, sans constituer une procédure d’adhésion formelle. Objectif : promouvoir la sécurité, la stabilité et le développement économique, tout en appuyant les réformes politiques dans une vingtaine de pays.

En 1999, l’Arménie signe le Statut de Rome, traité fondateur de la Cour Pénale Internationale. Mais la ratification traîne. En 2015, la Cour constitutionnelle lève certains obstacles grâce à une nouvelle Constitution ; pour autant, le gouvernement ne franchit pas le Rubicon.

Il faut attendre le 1er février 2024 pour que le gouvernement de Pachinian ratifie officiellement le Statut de Rome, faisant de l’Arménie le 124e membre de la Cour pénale internationale (CPI). Ce qui a suscité l’ire de Moscou, la Cour ayant lancé un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine en mars 2023.

Le 2 décembre, le ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoian, participe au 6e Conseil de partenariat UE-Arménie à Bruxelles, aux côtés de la commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos. L’agenda stratégique inclut la sécurité, la cybersécurité, l’économie, les bouleversements régionaux (guerre en Ukraine, conflit avec l’Azerbaïdjan), la lutte contre l’illibéralisme (notamment en Géorgie voisine), l’état de droit, les droits de l’homme et la démocratie.

Un mois plus tard, Erevan annonce sa volonté de normaliser totalement ses relations avec Ankara sans conditions préalables, rouvrant ainsi la frontière terrestre fermée depuis 1993 à l’initiative de la Turquie. Dans la foulée, l’Arménie écarte les gardes-frontières russes qui contrôlaient le poste d’Akhurik, provoquant la colère de Moscou. Les infrastructures ferroviaires entre la Turquie et l’Arménie pourraient se développer rapidement : la partie turque a entamé des travaux à Margara, village arménien sur l’Araxe. Le pont fermé pourrait rouvrir prochainement, sans présence russe.

Le 8 août, à Washington, sous l’égide des États-Unis et de Donald Trump, l’Arménie et l’Azerbaïdjan signent un accord de paix mettant fin aux hostilités et prévoyant des relations commerciales et diplomatiques. Un corridor de transit stratégique dans la région de Syunik (le « corridor de Zanguezour ») reliel’Azerbaïdjan continental à son exclave de Nakhitchevan. Baptisé la « Route Trump pour la paix et la prospérité internationale » (TRIPP), ce projet accorde aux États-Unis des droits exclusifs d’exploitation pour 99 ans, autant d’opportunités de contrats pour des entreprises américaines.

En parallèle, l’Union européenne concrétise sa coopération avec Erevan. « Une grande et moderne frontière douanière est actuellement en construction à la frontière Arménie-Iran, dans le cadre de la coopération Arménie-UE » a ainsi déclaré Nikol Pachinian le 14 janvier à Erevan. L’Arménie peut aussi compter sur le Fonds européen pour la paix (European Peace Facility) : 20 millions d’euros débloqués, après la levée du veto hongrois (une décision en attente de publication officielle à Bruxelles).

Les Arméniens travaillent en Russie, ont la double citoyenneté et la Russie a longtemps joué les protecteurs de l’Arménie, le petit-frère orthodoxe traumatisé par le génocide arménien par les Turcs. Mais l’Arménie se détache progressivement de la Russie. La rupture intervient en 2023, alors que Moscou reste silencieux lors de l’offensive azerbaïdjanaise victorieuse au Haut-Karabakh, qui provoque l’exode de plus de 100 000 Arméniens. Pachinian décide alors de se tourner vers l’Europe.

L’UE répond positivement : en 2025, le Parlement européen qualifie l’Arménie de « candidat envisageable » à l’élargissement. Pour prendre le train européen, Erevan doit se détacher de l’influence russe. Deux bases militaires russes se trouvent sur le sol arménien et le pays fait partie de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), dont le siège est à Moscou. L’Arménie a déjà gelé sa participation à l’OTSC et envisage de la quitter.

Pour adhérer à l’UE, des réformes démocratiques, le respect de l’état de droit et des droits humains sont exigés. Le processus d’adhésion passera par un référendum populaire, une candidature officielle, des négociations longues avec Bruxelles, puis l’acceptation finale. Le chemin sera long, cela prendra des années.

L’opposition pro-russe tentera de stopper cette voie lors des élections législatives du 7 juin. Les anciens dirigeants Kotcharian et Sarkissian (tous deux âgés de 71 ans), veulent prendre leur revanche sur une Arménie qui regarde vers l’Ouest plutôt que vers Moscou. Comme en Moldavie, la Russie pourrait tenter d’influencer les élections, afin de faire capoter le projet européen de l’Arménie.