image_pdfTélécharger (.pdf)Précédé par le bruissement de la foule des admirateurs avertis et impatients ainsi que des mélomanes ayant hâte de découvrir le « phénomène » Alexander Malofeev, déjà célèbre, le jeune pianiste Russe fait son entrée sur la scène de la Salle Gaveau. A peine a-t-il esquissé un salut, qu’il s’empare du piano avec un naturel presque désinvolte pour la première pièce inscrite à son programme de ce soir: « Les Arbres » opus 75 de Jean Sibelius (1865-1957), petit cycle de cinq pièces du compositeur finlandais.

 

Ce qui ne pourrait être qu’un agréable moment musical introductif, est déjà l’intense et exceptionnel événement que crée le pianiste quand il aborde le clavier. De cette pièce regardée parfois avec condescendance (certains n’ ont-ils pas dit qu’elle était destinée aux jeunes filles de bonne famille…), il fait un moment de grâce et d’émotions. Avec ce même naturel, il aborde avec gourmandise et poésie la merveilleuse « Holberg Suite » opus 40 du compositeur norvégien Edvard Grieg (1843-1907), écrite « à la manière » du compositeur du XVIIIème siècle Ludwig Holberg. Les cinq mouvements qui la composent se présentent comme une suite dans le style classique: la musique se fait parfois rêveuse dans l’Air « andante religioso« , mais elle est toujours dansante avec les « Sarabande », « Gavotte » et « Rigaudon »… Après avoir sculpté les sons avec délicatesse et intériorité, notre pianiste, tel un démiurge va, dans la pièce suivante, les déchaîner. En effet, la première partie du concert s’achève avec la redoutable « Sonate N°2 » d’Einojuhani Rautavaara ( 1928-2016) débordante de puissants accords. Cet opus 64 intitulé « The Fire Sermon » du compositeur finlandais, comporte trois mouvements. Le dernier, qualifié d’ »Allegro brutale » (!), nous rappelle que le piano est à la fois un instrument à cordes et à percussion !

Avec la « Sonate N°2« , opus 14, de Serge Prokofiev (1891-1953) qui ouvre la seconde partie du concert, Alexander Malofeev nous révèle toute sa puissance de feu, à faire trembler Gaveau. Ce qui fait d’Alexander Malofeev un pianiste exceptionnel, c’est qu’il ne se contente pas de faire des sons : il fait de la musique, tout en prenant à bras le corps notamment les fameux épisodes « motoriques », nombreux dans les compositions pour piano de Prokofiev. Sa virtuosité (et quelle virtuosité !) n’est jamais gratuite, mais toujours au service de la musique. Après ces bourrasques sonores, la « Valse » opus 38 d‘Alexandre Scriabine (1872- 1915), autre bijou de la soirée, apparaît presque réservée. Là encore, Malofeev se joue avec humour et tendresse de cette ode à la valse. Pièce plutôt brève que le compositeur affectionnait particulièrement au point de souvent la jouer en concert.

Alexander Malofeev a clos son programme avec originalité en y introduisant des découvertes pour beaucoup.Tout d’abord l’arrangement d’une pièce d’Igor Stravinski ( 1882-1971) « Symphonie pour instruments à vent » par Arthur Lourié (1891-1966). La pièce d’origine a été composée en 1920 et dédiée à Claude Debussy (une sorte de « Tombeau » comme on le faisait en musique ancienne, en hommage à un compositeur disparu). D’une durée d’une dizaine de minutes, elle était destinée à des instruments solistes jouant ensemble, en « symphonie ». Arthur Lourié, américain d’origine russe, est un compositeur méconnu en France, même s’il y a séjourné (1924- 1941), après avoir quitté sa Russie natale et ses responsabilités politiques dans le domaine culturel, avant de s’envoler pour les Etats Unis. Il n’aura de cesse d’emprunter beaucoup à Stravinsky dans son processus créatif et dans la stylisation des formes anciennes. Les « Cinq préludes fragiles  » sont l’opus 1, écrits à l’âge de 16 ans. On peut y percevoir l’influence de Scriabine et des souvenirs du romantisme.

C’est donc sans tonitruance, sans recherche d’effets spectaculaires et dans une atmosphère apaisée, que se termine le récital. Tout à l’image de ce musicien aux allures d’adolescent rêveur, qui survole toutes les nombreuses et redoutables difficultés pianistiques dont il fait même une occasion de beauté sonore, avec une sorte de nonchalance feinte. Quand il s’empare au plus près de l’instrument, il rappelle Glenn Gould. Mais la comparaison s’arrête là, car Alexander n’a pas besoin de modèle: ce soir, il n’était pas le pianiste, il était le piano. Le public s’en est allé, la tête en musique, après les trois bis: un Menuet en sol de Haendel, la Toccata op.11 de Prokofiev et le Prélude op.9 no.1 pour la main gauche de Scriabine.

 

 

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CRITIQUE, concert. PARIS, Salle Gaveau, le 23 janvier 2026. Récital d’Alexander MALOFEEV (piano). Crédit photo (c) Droits réservés

 

 

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