Ce devait être un jour historique. En signant, le 17 janvier à Asuncion, capitale du Paraguay, le traité de libre-échange avec le Mercosur, la présidente de la Commision européenne, Ursula von der Leyen, espérait clore un quart de siècle de négociation. C’était sans compter la pugnacité de ses opposants. Moins d’une semaine plus tard, le Parlement européen a voté la saisine de la Cour de justice européenne pour vérifier la validité juridique du texte. Un nouveau revers pour les partisans de l’accord, dont l’entrée en vigueur pourrait être retardée d’au moins un an, si ce n’est plus.
Comme un air de déjà-vu. En juin 2019, le prédécesseur d’Ursula von der Leyen, Jean-Claude Juncker, évoquait lui aussi un « moment historique » lors de la conclusion de l’accord politique. Des retards qui coûtent très chers à l’Union européenne, selon un rapport tout juste publié par l’European Centre for International Political Economy (ECIPE). Les résultats sont édifiants : entre 2021 et 2025, l’UE aurait perdu 291 milliards d’euros de PIB, soit l’équivalent de deux années de croissance économique nominale. Pour l’économiste espagnol Oscar Guinea, co-auteur du rapport et directeur à l’ECIPE, retarder une nouvelle fois l’entrée en vigueur du traité reviendrait à « désarmer l’Europe géopolitiquement ».
L’Express : Après un vote très serré, les eurodéputés ont saisi la cour de justice de l’Union européenne au sujet de l’accord de libre-échange avec le Mercosur. Quelle a été votre réaction quand vous avez appris la nouvelle ?
Oscar Guinea : Une grande déception. Les 334 eurodéputés qui ont voté pour la saisie de la Cour de justice estiment que la Commission aurait outrepassé son mandat en scindant l’accord entre un volet commercial et un volet politique. En réalité, les opposants au traité utilisent toutes les procédures possibles pour retarder sa ratification. N’étant pas juriste, il est difficile, à ce stade, de savoir si l’accord va pouvoir entrer en application provisoire en attendant la décision de la Cour de justice et le vote final du Parlement européen. Mais quoi qu’il arrive, ce vote est une très mauvaise nouvelle et risque de porter gravement atteinte à la capacité de l’Union européenne à diversifier ses chaînes d’approvisionnement, à un moment où elle en a plus que jamais besoin. Cela affaiblit également notre crédibilité en tant qu’acteur international auprès de nos partenaires. Enfin, ce vote a des conséquences pour les pays du Mercosur, qui s’impatientent d’accéder au marché européen. Pour toutes ces raisons, c’est un revers majeur.
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Dans votre rapport, vous évaluez les conséquences économiques du retard pris, depuis 2021, dans l’entrée en vigueur du traité. Quel est le coût de ce retard ?
Pour arriver à ces résultats, nous nous sommes appuyés sur les estimations annuelles des bénéfices de l’accord réalisées par la Commission européenne, selon laquelle les exportations de l’UE vers le Mercosur auraient augmenté de 48,7 milliards d’euros par an, et le PIB de l’Union européenne de 77,6 milliards d’euros par an. Dans notre papier, nous avons cherché à savoir quelle part de ces exportations et de cette activité économique aura été perdue en raison du retard de cinq, voire de six ans. Ces pertes concernent tous les produits que les Européens n’ont pas pu vendre aux pays du Mercosur, ainsi que les coûts payés par les consommateurs européens parce qu’ils n’ont pas pu accéder à certains produits à des prix plus compétitifs.
Nous arrivons aux résultats suivants : entre 2021 et 2025, notre incapacité à ratifier l’accord UE-Mercosur a coûté à l’Union européenne 183 milliards d’euros d’exportations, et 291 milliards d’euros de produit intérieur brut. Dans le scénario, maintenant très probable, d’un retard de six années, ces chiffres passent à 216 milliards d’euros de pertes pour les exportations, et à 344 milliards d’euros de PIB. A l’heure où l’on parle, en valeur actuelle nette, cela représente une perte équivalente à près de deux années de croissance du PIB européen, compte tenu de la faible croissance récente.
“Si l’Europe veut réellement rompre sa dépendance avec la Chine, alors elle a besoin de cet accord.”
Vous expliquez également qu’il y a toutes les pertes non quantifiables. Quelles sont-elles ?
L’Europe répète à qui veut l’entendre que son objectif est l’autonomie stratégique. Cela passera donc par la diversification de ses chaînes d’approvisionnement, en particulier pour les matières premières, qui sont fortement concentrées géographiquement. Dans un rapport publié il y a deux ans, nous montrions avec ma co-autrice Vanika Sharma que la Chine, en 2022, était le premier fournisseur de l’Union européenne pour 7 des 15 matières premières stratégiques, notamment le cobalt, le gallium, le magnésium, les terres rares… Pour certaines de ces matières, la part de la Chine dépasse les 80 % des importations européennes. L’autre grand importateur, c’est la Russie, ce qui a d’ailleurs limité les capacités de l’Union européenne à imposer des sanctions après l’invasion en Ukraine. Pour réduire notre dépendance à l’égard de ces deux pays, le Mercosur est un partenaire évident : ce sont des économies de marché démocratiques qui cherchent à approfondir leurs relations avec l’Union européenne. Le Brésil est d’ailleurs déjà un exportateur majeur. Si l’Europe veut réellement rompre sa dépendance avec la Chine, alors elle a besoin de cet accord.
Ensuite, il y a la hausse des droits de douane américains, qui touchent très directement les exportateurs européens, et qui imposent à l’UE de réduire sa dépendance aux Etats-Unis. Et là encore, cet accord permettrait de rediriger une partie des exportations destinées au marché américain vers les pays du Mercosur. Prenez l’exemple du vin. Aujourd’hui, les volumes de vin français et espagnol exportés vers les Etats-Unis sont considérables. Or, s’il existe une autre région dans le monde capable d’apprécier et de payer le prix pour un bordeaux ou un vin de La Rioja, c’est bien le Mercosur ! Les consommateurs connaissent et valorisent ces produits.
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Cela permettrait de compenser en partie l’impact de la hausse des tarifs américains, en plus de nous redonner du pouvoir dans le rapport de force avec Donald Trump. Comme l’a dit le Premier ministre canadien Mark Carney lors de son discours à Davos, les États-Unis ou la Chine utilisent leur puissance économique comme un outil de pouvoir géopolitique. L’accord avec le Mercosur est d’une certaine manière un moyen de désamorcer cette logique, en leur retirant des moyens de pression.
Qu’en est-il des conséquences pour la France ?
La France est, derrière l’Allemagne, le deuxième pays le plus impacté par le retard pris par l’accord depuis 2021, avec 38 milliards d’euros d’exportations non réalisées – soit l’équivalent d’un an de croissance économique nominale perdue. Les secteurs qui gagneraient le plus à cet accord UE-Mercosur sont des secteurs extrêmement importants pour l’économie française : industrie automobile, composants aéronautiques, agroalimentaire. Les constructeurs français comme Renault ont, dans les dernières années, beaucoup investi au sein des pays du Mercosur, afin d’atteindre ces marchés tout en évitant les droits de douane. Avec cet accord, ils pourraient exporter directement depuis les usines françaises.
Bien sûr, certains secteurs de l’agriculture française seront pénalisés. Mais il ne faut pas oublier que des pans entiers de votre agriculture tireraient un bénéfice réel de l’accord, comme le secteur viticole ou les producteurs de produits laitiers (yaourts, lait, fromages, etc.). Or, ces produits agricoles haut de gamme, à forte valeur ajoutée, sont précisément des secteurs dans lesquels la France excelle. Avec la baisse des droits de douane, ces produits auraient accès à quatre pays du Mercosur, dont le Brésil, soit un marché de 200 millions de consommateurs.
Il reste que la décision du Parlement européen a été saluée dans notre pays comme une victoire par la presque intégralité du spectre politique, au nom de la souveraineté alimentaire et de la protection de nos agriculteurs. Qu’en pensez-vous ?
L’accord UE-Mercosur ne fait courir absolument aucun risque à la sécurité alimentaire de la France ou de l’Europe. L’Union européenne est l’un des plus grands producteurs et exportateurs de produits alimentaires au monde, et les volumes de viande déjà importés depuis le Mercosur pour la consommation européenne sont négligeables. Surtout, les quotas négociés dans l’accord sont inférieurs aux volumes d’échanges actuels. On parle de 99 000 tonnes de bœuf et 180 000 tonnes de volaille à tarifs réduits, respectivement 1,5 % et de 1,3 % de la production européenne totale. Une fois que ce volume d’importation aura été atteint, les tarifs s’appliqueront à nouveau. Ce mécanisme a été pensé pour aligner les prix domestiques et internationaux, et freiner les importations en cas de trop forte demande.
“La France a fait le choix de privilégier certains intérêts sectoriels aux dépens de l’économie française dans son ensemble et de son autonomie stratégique.”
Ensuite, l’accord prévoit que tout abattoir situé dans un pays du Mercosur qui souhaite exporter vers l’Europe doit respecter exactement les mêmes normes que les abattoirs européens. Il est prévu des inspections, des procédures d’accompagnement et de certification. Concrètement, cela signifie d’une part qu’il ne sera pas facile pour un producteur sud-américain d’exporter de la viande vers l’Union européenne, et d’autre part que les produits exportés seront sûrs pour les consommateurs européens.
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La France s’est malheureusement très tôt enfermée dans une impasse, en adoptant une position dictée par des considérations de politique intérieure, en partie liée au poids des agriculteurs dans la vie politique française. Depuis, tout revirement est devenu presque impossible. Peu importent les clauses de sauvegarde, les quotas, les subventions, les mécanismes de compensation financière instaurés par l’Union européenne, le rejet est non négociable. C’est très dommageable, d’autant que les acteurs susceptibles d’être pénalisés représentent une fraction très limitée de l’agriculture française, au détriment de tous les secteurs, agricoles et non agricoles, qui ont beaucoup à gagner. La France a donc fait le choix de privilégier certains intérêts sectoriels aux dépens de l’économie française dans son ensemble, et surtout, de son autonomie stratégique.
Dans ce contexte politique, quel signal ce vote envoie-t-il au monde ?
Un signal terrible. Mark Carney a expliqué, à Davos, que la seule manière de contrer les potentielles coercitions économiques exercées par la Chine et les Etats-Unis est de disposer d’une économie très compétitive. Le Canada a déjà pris plusieurs mesures en ce sens : augmentation des investissements, réduction de la fiscalité pesant sur les entreprises, signature de nombreux accords internationaux afin de diversifier ses approvisionnements et de s’approvisionner auprès des partenaires les plus compétitifs, etc.
L’Union européenne devrait appliquer la même logique, et l’accord avec le Mercosur permet exactement cela. Malheureusement, il y a une différence de taille entre ce que les Européens disent et ce que les Européens font. D’un côté, ils font la promotion d’une Europe capable de parler le langage de la puissance, de prendre des décisions difficiles, de défendre l’État de droit et les principes européens. De l’autre, ils se recroquevillent sur eux-mêmes en faisant tout pour retarder la ratification de l’accord UE-Mercosur. Le vote visant à saisir la cour de justice de l’Union européenne montre que certains eurodéputés ne sont pas prêts à accepter une réalité fondamentale : si l’on veut atteindre les objectifs de résilience économique et d’autonomie stratégique, il faut accepter que certains choix impliquent des arbitrages et des coûts. Retarder l’accord avec le Mercosur, c’est désarmer l’Europe géopolitiquement.
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