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Jude Law (à gauche) est saissisant de naturel dans la peau d’un Vladimir Poutine épaulé par l’éminence grise campée par Paul Dano (à droite).
Le Kremlin est une boîte noire. Il faut donc s’en remettre à une éminence grise qui en a arpenté les plus sombres couloirs pour tenter de comprendre les ambitions et la vision globale de celui qui occupe les lieux depuis plus de 25 ans, Vladimir Poutine. C’est tout le sens de la démarche proposée par Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, en salle depuis ce mercredi.
Pour son nouveau film, le réalisateur français s’en remet à un casting international pour adapter avec justesse le roman éponyme de Giuliano da Empoli. Le livre, salué par la critique, mêle réalité et fiction pour décrire à travers les yeux de son personnage principal l’inexorable ascension de Vladimir Poutine au sommet. Bien aidé par les talents de faiseur de roi et de spin doctor de cet énigmatique conseiller.
Paul Dano incarne avec brio (n’en déplaise à Quentin Tarantino) l’insondable Vadim Baranov, homme de l’ombre du président russe et fruit d’un subtil mélange du véritable Vadim Baranov et de Vladislav Sourkov, conseiller politique majeur de Vladimir Poutine jusqu’en 2020. Ce thriller politique captivant offre une plongée saisissante dans les souvenirs de l’architecte qui a façonné la Russie post-Guerre froide en chuchotant de longues années à l’oreille du « Tsar », surnom donné à Vladimir Poutine durant tout le film.
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Mais au-delà de la performance de Paul Dano ou de celle de Jude Law, bluffant en Vladimir Poutine, le film d’Olivier Assayas tente avant tout de déconstruire le mythe de cette Russie insondable. En cela,Le Mage du Kremlin se révèle être un film essentiel pour comprendre les mutations du pays depuis qu’il est entre les mains de l’actuel président russe.
De la chute de Boris Eltsine au « Tsar » omnipotent
Si tout n’est pas à prendre au pied de la lettre durant ce récit de 2h25, difficile d’échapper au geste politique du cinéaste. Le Mage du Kremlin dispose ainsi d’un chapitrage chronologique et historique (qui passera notamment par la Révolution orange de 2004, la traque des oligarques infidèles, l’élaboration de l’Internet Research Agency ou l’annexion de la Crimée…). En résumé, chaque étape importante de l’implication de Vadim Baranov dans les arcanes du pouvoir russe. Et cela débute dans les années 1990, période charnière où la population russe aura effleuré la sensation de liberté promise par la fin du régime soviétique et l’ouverture au capitalisme.
Paradoxalement, Vadim Baranov offre durant la première partie du film un regard attendri sur cette période d’insouciance avant d’embrasser aveuglément la montée en puissance d’un agent du FSB destiné à gouverner : Poutine. Dès lors, les années défilent pour offrir différentes clés de lecture sur l’empire du « Tsar », en grande partie construit par cet homme de l’ombre.
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L’homme de l’ombre de Vladimir Poutine n’est peut-être pas entièrement réel, mais aide parfaitement à comprendre l’ascension du président russe et sa vision du monde.
Le film excelle dans cet exercice. Surtout quand il s’attarde sur les frustrations de Poutine vécues à travers les yeux de Baranov. Parmi elles, on retrouve son aversion des États-Unis et plus largement de l’Occident. Un sujet particulièrement bien illustré lors d’une séquence à New York où Poutine découvre le protocole rigide de la présidence américaine, et se sent méprisé. Un détail dont les conséquences sont encore visibles aujourd’hui dans les relations russo-américaines.
La construction d’un mythe
Le Mage du Kremlin tangue toujours sur un fil à cause de son personnage principal, profondément ambigu en raison de sa fascination pour le locataire du Kremlin et son rôle actif dans les décisions prises au nom du pouvoir russe. On le voit autant s’investir dans l’organisation de la cérémonie d’ouverture des JO de Sotchi que mettre les mains dans le cambouis lorsqu’il va lui-même recruter le groupe de motards nationalistes des Loups de la nuit, acteur méconnu mais bien réel de l’annexion de la Crimée en 2014.
Contrairement à Vladimir Poutine, dont la présence est quasi spectrale dans le film, le glacial mais séduisant Vadim Baranov est de tous les plans, dépeint comme un sorcier politique usant de sa « magie noire » pour modeler la Russie désirée par Vladimir Poutine. « Nul besoin d’être fort à partir du moment où l’on en donne l’impression », explique le personnage de Paul Dano pour décrire la stratégie mise en place pour faire exister cette nouvelle Russie hors de ses frontières.
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Sans forcer le trait, Jude Law offre une partition juste et palpable de l’un des personnages historiques les plus énigmatiques de l’ère moderne.
Stratège hors pair, c’est à lui que l’on doit certaines des techniques encore employées à Moscou pour répandre la peur et contrôler les masses. Avec l’idée, par exemple, d’une Russie qui aurait infiltré toutes les strates de l’internet mondial. Là encore, une séquence illustre parfaitement la cyber-manipulation mise en place lors du virage numérique. Découvrant l’usine à désinformation du tristement célèbre Evgueni Prigojine, Vadim Baranov lui fait comprendre que son objectif est beaucoup plus vicieux : « Nous allons infiltrer l’esprit des gens et construire le mythe que les Russes contrôlent le monde moderne ». En résumé : nul besoin que ce soit vrai, du moment que tout le monde le croit.
Découvrir Le Mage du Kremlin en 2026, presque quatre ans après la sortie du roman et le début de la guerre en Ukraine s’avère donc essentiel pour appréhender la manière dont Vladimir Poutine voit son pays et aimerait qu’on le voie. D’autant plus dans un contexte politique mondial qui n’a plus été aussi friable depuis… la chute de l’URSS.