Nous avons tendance à penser que notre main, avec son pouce opposable, est le summum de l’évolution biologique. C’est une erreur d’appréciation que des ingénieurs suisses viennent de corriger brutalement. Des chercheurs de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ont mis au point un membre robotique qui ne se contente pas d’imiter l’humain, mais qui le surpasse sur tous les plans. Capable de saisir des objets des deux côtés de sa paume simultanément, et même de se détacher pour marcher comme une araignée, ce dispositif semble tout droit sorti d’un film de science-fiction… ou d’un épisode de la Famille Addams.
L’anatomie de la performance
L’erreur classique de la robotique humanoïde a longtemps été de vouloir copier servilement la nature. Pourquoi se limiter à cinq doigts et une seule face de préhension ? L’équipe dirigée par le professeur Aude Billard a décidé de briser ce dogme anthropomorphique.
Leur création s’articule autour d’une paume de 16 centimètres, équipée non pas de cinq, mais de six doigts aux embouts en silicone. Cette configuration inédite permet de maîtriser 33 types de préhension différents. Mais la véritable révolution est géométrique : contrairement à votre main qui ne peut saisir que vers l’intérieur (côté paume), ce robot peut attraper des objets des deux côtés, en dorsal et en ventral. Il peut ainsi tenir une pièce lourde d’un côté tout en manipulant un outil de précision de l’autre, avec une force suffisante pour soulever 2 kilogrammes. « Il n’y a pas de véritable limite au nombre d’objets qu’il peut contenir », précise Aude Billard. Si la tâche est plus complexe, il suffit d’ajouter des doigts.
Le syndrome de « La Chose »
C’est la fonctionnalité qui risque de vous donner quelques frissons. Si le bras robotique est bloqué ou si la tâche nécessite une exploration, la main peut se détacher du poignet.
À la manière de « La Chose », la célèbre main vivante de la Famille Addams, le dispositif utilise alors ses doigts comme des pattes. Il se pose au sol et se déplace en mode arachnide, capable de franchir des obstacles tout en continuant à transporter des objets. Les chercheurs appellent cela la « manipulation loco » : la fusion entre la locomotion autonome et la manipulation d’objets. Une prouesse qui ouvre des portes immenses pour l’exploration dans des zones dangereuses, comme des décombres ou des environnements extraterrestres, là où un robot entier ne pourrait pas passer.
Une inspiration venue des abysses
Pour arriver à ce résultat, les ingénieurs ne se sont pas inspirés de l’homme, mais de créatures bien plus versatiles. La nature regorge d’exemples de membres « multifonctions ». La pieuvre, par exemple, utilise ses tentacules indifféremment pour marcher au fond de l’eau, ouvrir des coquillages ou se propulser. De même, la mante religieuse possède des pattes ravisseuses qui servent autant à la marche qu’à l’attaque foudroyante.
C’est cette polyvalence biologique que l’EPFL a réussi à coder dans du métal et du silicone. L’objectif n’est pas de remplacer la main humaine pour le plaisir, mais de créer des outils industriels et de service qui ne sont pas bridés par nos propres limitations biologiques.
Vers l’homme augmenté ?
Au-delà de l’usine ou de l’exploration spatiale, cette technologie pourrait un jour fusionner avec nous. Les chercheurs envisagent sérieusement que cette architecture puisse servir de base à une nouvelle génération de prothèses.
L’idée n’est plus seulement de « réparer » un membre perdu, mais d’offrir des capacités supérieures. Des études neurologiques ont déjà prouvé la plasticité étonnante du cerveau humain, capable d’intégrer et de contrôler des doigts surnuméraires. Demain, des chirurgiens ou des techniciens pourraient s’équiper de telles mains pour réaliser des tâches impossibles pour une anatomie standard. Nous ne sommes peut-être qu’au début de l’ère de la dextérité augmentée.
L’étude est publiée dans Nature Communications.