Par
Nicolas Gosselin
Publié le
24 janv. 2026 à 7h32
« Je n’ai pas pris de vacances depuis six ans… » Dans son cabinet à Artigues-près-Bordeaux (Gironde), Bruno Lombard vit les voyages par procuration. Ses quelque 5 000 patients l’adorent et n’hésitent pas à lui ramener des souvenirs de leurs séjours à l’étranger pour le remercier de se rendre toujours disponible. Peut-être même trop disponible. Le médecin libéral de 68 ans ne sait pas dire « non » et finit parfois ses journées à 2 heures du matin parce que sa salle d’attente est encore occupée à minuit. Sans compter les week-ends. « Je suis un peu esclave de mes patients », sourit-il. Un cas certes extrême mais loin d’être isolé et qui inquiète quand on sait qu’en Gironde, quasi la moyenne des généralistes ont plus de 55 ans (771 sur 1 854 en 2025) et envisagent un départ à la retraite dans les années à venir. En effet, le manque de praticiens est déjà criant et devrait s’aggraver dans un futur proche.
Bruno Lombard fait partie de ses professionnels qui songent à arrêter leur carrière. Il s’est installé dans son cabinet médical en 1984, la propriété familiale, où exerçait son père avant lui. Ils ont collaboré pendant une dizaine d’années. « C’était un modèle pour moi sur le plan médical, il m’a appris énormément de choses. Moi, à la base, je voulais être architecte mais je le voyais pendant des heures exercer une médecine rassurante, être apprécié de ses patients, il m’a donné de l’assurance dans cette voie. »
Des semaines plus de 100 heures
Quand son père à la « faconde inaltérable » et à « la gouaille pagnolesque » a démarré en 1962, Artigues-près-Bordeaux comptait moins de 1 000 habitants mais depuis, avec l’explosion démographique de la métropole bordelaise, la commune a quasiment multiplié par 9 sa population et entre le moment où il s’est installé avec son père et 2026, elle a triplé. « Pourtant, on est passé de quatre généralistes à six », pointe Bruno Lombard.
Résultat, il se retrouve à faire des semaines à plus de 100 heures. La charge de travail est énorme. « Je fais plus de 2,5x la moyenne départementale en volume d’actes », chiffre-t-il. Mais ça se paie. Dernièrement, il a fait deux sorties de route à cause de la fatigue. « J’ai un moral assez performant, j’encaisse les coups comme mon père », réagit-il mais la grande pile de courrier qui s’élève depuis son bureau mesure la taille de son surmenage.

Bruno Lombard est installé dans son cabinet depuis 1984. (©Actu Bordeaux / Nicolas Gosselin)
Ce dévouement sans borne n’encourage pas les jeunes à se lancer, en revanche. « Oui, les étudiants, ça leur fait peur. Ils voient comment on fonctionne les anciens généralistes et préfèrent se tourner vers des spécialités. Il y a plus de souplesse sur les horaires », compare Bruno Lombard.
Hermann Neuffer, président de la Fédération des médecins de France en Gironde, abonde : « Les jeunes aspirent à une vie un peu plus agréable. Beaucoup de jeunes femmes ont des enfants, les hommes s’en occupent aussi. C’est multifactoriel. C’est quasi impossible pour un médecin qui travaille seul de trouver successeur. J’ai 63 ans, je vais partir à la retraite aussi. J’ai mis des annonces, il y a un an et je n’ai eu aucune réponse. »
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« Le métier est menacé »
Les médecins sortent d’une grève de deux semaines justement car « la profession ne donne pas envie, on nous met des bâtons dans les roues », glisse le représentant syndical, qui se plaint de conditions de travail imposées « qui se détériorent de plus en plus ».
« Il y a une dizaine d’années, les étudiants cherchaient des remplacements. Ils venaient d’eux-mêmes et je les choyais un peu. C’est fini, regrette Bruno Lombard. Je suis inquiet pour l’avenir, les vocations se font rares. On n’est pas au stade des curés mais bon… Je pense que le métier est menacé. Les personnes qui ne viennent pas d’une famille de médecins n’ont pas la foi. Beaucoup abandonnent… »
« Les jeunes, je ne sais pas ce qu’ils deviennent mais beaucoup ne s’inscrivent même pas à l’Ordre des médecins. Ils sont écœurés de la situation et partent sur autre chose avant d’avoir commencé leur carrière », évoque Hermann Neuffer. Dans son cabinet, un étudiant en 9e année de médecine travaille à ses côtés en ce moment.
« Ce qui fait peur aux futurs médecins qui arrivent sur le marché du travail, c’est ce monde libéral de plus en plus dur avec des contraintes compliquées à gérer. La Sécu s’en mêle de plus en plus, elle est davantage sur notre dos. S’installer sur le long terme, ça fait peur », admet Valentin Dannay, qui envisage de démarrer sa carrière comme remplaçant pour voir « à droite, à gauche, comment ça se passe ».
« Si le patient ne repart pas avec le sourire, c’est un échec »
« Maintenant, c’est presque mieux payé et apporte un meilleur confort de vie. C’est du 50/50 avec le médecin titulaire alors que dans les années 90, c’était que 20 % pour le remplaçant. Du coup, les jeunes ne sont plus pressés pour s’installer », rebondit le syndicaliste et médecin à Bordeaux Bastide.
Malgré ces avantages, il est déjà difficile à Bruno Lombard de trouver un remplaçant. Et il arrive encore moins à trouver de repreneur pour partir à la retraite.
Je crois que ça demande trop d’investissement personnel pour pas assez de temps libre.
Bruno Lombard
« J’ai énormément de passions, je me vois bien à la retraite mais honnêtement, je ne sais pas ce qu’il va se passer. Je l’aime ce métier, c’est le plus beau métier du monde. Je l’aime trop pour en avoir ras-le-bol. C’est gratifiant d’aider les gens et de les avoir qui vous remercient. Certains m’offrent même des gâteaux ou m’invitent pour des événements familiaux. Pour moi, si un patient ne repart pas avec le sourire, c’est un échec. »

Bruno Lombard envisage de partir à la retraite. (©Actu Bordeaux / Nicolas Gosselin)
Il faut dire que le médecin généraliste d’Artigues-près-Bordeaux fait tout pour ses patients. Il se déplace chez eux, parfois à pas d’heure, prend des consultations à des heures pas croyables et fait même des actes gratuits pour les plus démunis, dit-il.
« Je suis divorcé, seul, je n’ai pas d’obligation familiale. Je suis en proie à être disponible, justifie-t-il. Puis, je ne vais pas partir comme ça sans avoir trouvé un remplaçant. Il faut bien faire le métier. J’ai trop de respect pour mes patients pour bâcler les choses. »
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