À 16 ans, Neia, jeune lycéenne, a tout pour être une future championne d’esport sur le jeu Tekken 8. 17e du dernier EVO de Nice avec seulement quelques mois de compétition dans les mains, elle a signé au sein de la formation Vitality. Un pari sur l’avenir pour la joueuse et son club, conscient de détenir un talent brut. Rencontre.
C’est une jeune fille toute timide, cachée derrière ses longs cheveux et ses lunettes, qui déambule au milieu V.Hive, le quartier général de Vitality, au cœur de Paris. Du haut de ses 16 ans, elle est pourtant la toute nouvelle recrue de l’une des formations les plus célèbres et les plus récompensées de la planète esport. Elle enfile un maillot noir et jaune floqué à son nom, respire un grand coup et se jette dans le bain de ses toutes premières interviews.
Tremblante comme lors d’un examen, elle découvre la joie (ou le stress) d’être sous le feu des projecteurs. Son histoire est belle et inattendue. Il y a 18 mois encore, elle ne connaissait rien des compétitions esport. Il y a sept mois, elle n’avait jamais participé à une session de jeu en présentiel, alors s’imaginer aujourd’hui signer son premier contrat pro chez Vitality avant d’être majeure…
Tekken 7, le jeu de la révélation
Son plaisir à elle, c’était de jouer à Tekken 8 sur sa PS5, avec ses frères et sœurs. « J’ai commencé à jouer à Tekken 7 quand j’avais 8 ans, » nous raconte Neia, petite dernière de la fratrie. « Un ami de l’un de mes frères lui avait prêté le jeu. Il y jouait un petit peu au début, puis il a arrêté. C’est moi qui ai repris et, au final, qui ai pris le jeu au sérieux ».
Pourtant, elle n’avait aucune expérience de jeu de combat. Son « truc » à l’époque, c’était plutôt Persona 5 et Little Big Planet. Bien loin de l’univers de Tekken. « C’était le premier de ce style auquel je jouais et j’ai accroché tout de suite », se souvient-elle.
Elle se prend au jeu, regarde beaucoup de vidéos de gameplay pour apprendre et comprendre les styles, les personnages. Neia reconnaît avoir essayé Street Fighter 5, mais l’approche 2D la laisse plus perplexe. « Ce qui me plaisait avec ce jeu, c’était que je pouvais apprendre beaucoup, de nouvelles techniques, de nouveaux combos à chaque fois que je jouais et je voyais que je m’améliorais au fur et à mesure », explique la jeune fille.
Tekken 7 devient son jeu, en grande partie aussi, grâce à la large palette de personnages et à la bande-son nerveuse. Elle choisira finalement Lili, un personnage si éloigné et si proche d’elle à la fois. Une combattante de 16 ans, venue du milieu aisé de Monaco, blonde au teint diaphane, aux yeux clairs, et exubérante, quand Neia a la peau ébène, des cheveux tressés, des yeux sombres et vient de Mantes-la-Jolie.
« Elle adore son personnage Lili. C’est ce qui la pousse en fait à allumer Tekken et à jouer. Elle a ‘un crush’ vraiment pour son personnage », glisse Kayane, qui, adepte du personnage de Chun-Li, sait combien les personnages féminins « badass » motivent les joueuses à se battre. La championne esport est d’ailleurs celle qui a vraiment découvert Neia et les deux femmes ont noué une relation qui va au-delà de l’échange de conseils. Un véritable lien de grande sœur à petite sœur, de mentore à jeune apprentie en devenir. « Elle m’inspire beaucoup et savoir qu’elle me soutient m’aide énormément », déclare Neia.
D’un simple message sur Instagram à la scène de l’EVO
Et c’est une histoire un peu folle qui est à l’origine de toute cette aventure. « Elle m’a envoyé un message privé sur Instagram en mai 2025 et elle me disait qu’elle aimerait participer à mon événement, la Kayane Session », se souvient la joueuse qui organise chaque année depuis 17 ans une session d’entraînement hors ligne pour des fans de jeux de combat. « J’aurais pu ne jamais le voir, noyé dans la masse. Elle voulait venir et elle n’osait pas du fait d’être une fille, du fait que c’était sa première fois dans la communauté et du fait aussi d’être jeune. » Neia a alors 15 ans, l’envie d’apprendre, mais la peur au ventre aussi. Kayane l’encourage à venir, au moins pour jouer face à elle si le reste l’effraie. Neia tente le coup et écrit le début de sa propre histoire.
Kayane et Neia à l’EVO 2025 à Nice © Kayane
« Je lui avais assuré que je m’occuperai d’elle et que je la présenterai à des gens de confiance », raconte Kayane. Elle voit une toute jeune fille arriver, tourner en rond sans savoir vraiment comment faire, à qui parler. « Je lui ai dit de venir sur scène pour jouer contre moi et j’ai vu tout de suite son niveau. C’était incroyable, vraiment impressionnant », se rappelle-t-elle.
Neia bluffe tout son monde ce jour-là. Du haut de ses 15 ans, elle avait fait quelques matches classés en ligne contre des inconnus, mais jamais loin de sa chambre. « Neia avait déjà le niveau de certains des meilleurs joueurs mondiaux alors qu’elle n’avait joué qu’en ligne, sans de réels entraînements pour assimiler des enchaînements de personnages, sans practice sur sa technique », confie Kayane.
Un niveau impressionnant, malgré une préparation loin d’être optimale. Pendant des années, Neia s’est entraînée sur un téléviseur de salon avec un retard d’affichage important et une manette de console basique. Des conditions paradoxales, mais qui sont devenues une force. « Comme elle a été habituée à la maison à jouer comme ça, en tournoi, elle ne se rend en fait pas forcément compte de la latence d’un tournoi à l’autre. Elle sait s’adapter instinctivement », analyse Kayane. Selon l’experte des jeux de combat, Neia a des atouts naturels pour elle: des réflexes, des prises de décision très rapides que seuls les joueurs de haut niveau parviennent à avoir alors qu’elle ne faisait pas d’entraînement spécifique.
Une façon de jouer très classique finalement, comme quelqu’un qui aime les jeux vidéo et y joue quand il a un moment. « Je joue surtout quand j’en ai envie », déclare tout naturellement Neia. « Je ne me force pas à jouer à Tekken si j’ai juste envie de me reposer ». L’adolescente voit tout ce tourbillon qui se met en place autour d’elle et le traverse avec un calme olympien. La gestion du stress est sans doute sa meilleure force. Celle qui lui a beaucoup servi à l’EVO de Nice à l’automne dernier.
Elle se présente à la plus prestigieuse compétition mondiale de sport de combat avec peu d’expérience, puisque son premier tournoi esport offline remonte alors seulement à juin 2025. Elle va participer sous le maillot de BMS, la formation cofondée par Joel Postbad, qui la recrute pour l’occasion.
« J’ai essayé de jouer comme je le faisais habituellement, sans me mettre de pression », se souvient Neia. « Je suivais les plus grosses compétitions Tekken en ligne, mais je ne pensais pas qu’un jour, j’allais pouvoir participer à d’aussi grandes compétitions et y faire des résultats ».
La « petite jeune » arrive les yeux écarquillés et se retrouve face à des joueurs qu’elle admire, des joueurs qu’elle suivait en vidéo. « De voir que je pouvais les affronter, c’était déjà super. Voir que je pouvais en battre et faire de beaux résultats, ça m’a étonnée », reconnaît celle pour laquelle on devine, derrière son ton posé, une grande compétitrice. Elle finira 17e sur 1.169 concurrents, avec une victoire en route sur Tibetano, joueur professionnel de Tekken. Cela lui donne encore plus soif de compétition.
« Je me dis que si j’ai été capable d’aller aussi loin dans une aussi grande compétition, si je continue à m’entraîner et à participer à d’autres tournois, je pourrais aller encore plus loin. Ça m’a vraiment motivée, » confie Neia.
« Un véritable speedrun »
L’aventure se poursuivra donc chez Vitality qui a souhaité, malgré son jeune âge, la signer et faire grandir cette jeune fille extrêmement talentueuse. Un talent brut qui ne demande qu’à éclore. Elle va se retrouver bien entourée au sein du team Vitality, rempli de talents ravis d’en voir un autre arriver, de pouvoir l’entourer, l’accompagner, la protéger comme une petite sœur… jusqu’à ce qu’elle commence à les mettre KO, en rigole-t-on déjà dans les travées de la Ruche.
« C’est un véritable speedrun, ce qui lui arrive. On n’a jamais fait aussi vite dans l’esport », sourit Kayane, emplie elle aussi d’une mission pour l’aider à grandir. « Je n’avais pas de grande sœur à mes débuts. J’ai fait des erreurs que je peux lui éviter. Je suis contente de pouvoir lui apporter toute mon expérience, tout faire pour que son environnement soit le plus sain possible et rassurant pour sa famille aussi, afin qu’elle puisse performer le mieux possible, sans parasite autour. »
Déjà sujet de curiosité, Neia concentrée lors de sa participation à l’EVO Nice (capture vidéo) © Kayane/Neia
Répondre avec le cœur, avec sincérité, équilibrer sa vie et ses études, jouer pour le plaisir. Quelques-uns des conseils que Kayane a glissé à Neia qu’elle va désormais accompagner en Suède et au Japon pour ses prochains tournois. Une découverte pour la jeune fille qui ne s’emballe pas et garde les pieds sur terre. « Je ne pensais pas que tout m’arriverait aussi vite », sourit-elle, entre fierté et petite peur de voir sa vie chamboulée.
« J’ai commencé la compétition il y a moins d’un an, j’ai réussi à me faire une place dans la communauté et maintenant, je vais être chez Vitality. C’est vrai que c’est comme un rêve. Mais les études passent avant », relativise-t-elle. Cela tombe bien, chez les Abeilles, on est attaché à ce qu’elle ait son bac et l’on veillera à l’équilibre compétition-étude. Sa famille aussi, qui l’a laissé vivre sa passion, garde un œil sur cette toute jeune femme la tête bien faite, bien sur ses épaules, mais prête à sortir les poings et bien décidée à tout casser. Et toujours avec le sourire.