Les discussions entre le Danemark, le Groenland et les États-Unis concernant la sécurité sur l’île arctique vont commencer «assez rapidement», a déclaré vendredi 23 janvier le ministre danois des Affaires étrangères Lars Rasmussen. La volte-face de Donald Trump à Davos, indiquant qu’il renonçait au recours à la force pour s’emparer de l’île arctique, révèle que les États-Unis ont besoin des marines européennes pour opérer dans le Grand Nord.
En 2020, les Alliés ont approuvé le concept de dissuasion et de défense pour la zone euro-atlantique. Les marines de l’Otan concentrent leurs efforts dans le Grand Nord, avec une présence permanente dans cet espace où la navigation nécessite un savoir-faire bien particulier souligne Vincent Groizeleau de Mer et Marine.
« Ce qui est compliqué dans les zones polaires, ce sont les conditions environnementales. Il y a soit de la banquise où ce qu’on appelle des Bourguignons, des blocs de glace plus ou moins gros, jusqu’à des icebergs. Donc, ça veut dire des conditions de navigation qui sont très difficiles parce qu’il faut éviter les obstacles dans des conditions où il y a parfois une visibilité extrêmement faible. Donc, ce n’est vraiment pas un sport de masse, ça nécessite de la connaissance non seulement en navigation, mais aussi en opération. Car toutes ces conditions environnementales extrêmes, elles ont aussi un impact sur les capacités de détection, par exemple des radars, mais aussi des sonars. En fonction de la qualité de l’eau, de la température de l’eau, des profondeurs des fonds marins, de la présence de la glace, et bien on ne fera pas de la lutte anti-sous-marine comme on en fait au milieu de l’Atlantique ou en Méditerranée. »
La défense du Groenland commence au large
S’il est presque impossible de manœuvrer sur la calotte glaciaire du Groenland par -40°, la défense de l’espace arctique ne se fait pas à terre mais plutôt au large. Et dans ces mers hostiles, l’US Navy reconnait l’excellence des marines européennes notamment celle des Français en matière de détection sous-marine. Les Européens sont redoutablement efficaces, en particulier dans le très stratégique « Giuk » pointe Mikko Mered enseignant à l’école de guerre : « C’est un acronyme qui signifie Groenland, Islande et UK, pour le Royaume-Uni. Donc, c’est à dire le double bras de mer qui connecte l’océan Atlantique avec l’océan Arctique. Ce double bras de mer est extrêmement important, parce que les principales capacités navales nucléaires russes partent de la base de Severomorsk. Cette base, elle est sur la péninsule de Kola, dans l’Arctique russe, non loin de la Norvège et de la Finlande. Et pour sortir, ces sous-marins doivent passer le long des côtes norvégiennes. Pas forcément au proche du Groenland, mais il faut avoir des capacités au Groenland en lien avec l’Islande, en lien avec le Danemark, en lien avec les îles Féroé, en lien avec le Royaume-Uni, en lien avec la Norvège. Ça permet de contrôler cette zone-là, ce fameux Giuk. »
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Le « GIUK » espace stratégique
La coopération otanienne dans le « Giuk » est donc fondamentale et pourrait expliquer le revirement américain sur le Groenland. En effet, personne n’a, seul, les moyens de contrôler une région aussi vaste et complexe. Pas même les Américains, martèle Vincent Groizeleau : « La grande différence entre nous et les Américains, c’est que les Européens ont essentiellement une zone, une grande région qui va de la Méditerranée jusqu’au Grand Nord, à protéger. Les Américains. Ils ont à la fois la façade Atlantique et la façade Pacifique. La réalité, c’est que les Américains ont un taux de disponibilité de leur flotte qui est assez faible. Et donc aujourd’hui, même s’il y a dix porte-avions sur le papier, en réalité, il y en a au mieux trois, peut-être quatre à la mer, et c’est tout. Donc ils ont absolument besoin de l’appoint des marines européennes, parce que seuls, effectivement, ils ne peuvent pas gérer à la fois l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud… »
Il y a souvent un décalage entre les discours politique et la réalité militaire : sans coopération, le contrôle du très stratégique espace Arctique par les seuls Américains aurait tout d’un projet chimérique et l’affaire du Groenland en est la parfaite illustration.
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