Sous la contrainte d’une loi américaine, ByteDance a cédé ses activités outre-Atlantique. Derrière la reprise du réseau sociale, une sourde bataille pour le contrôle des données.

Il aura fallu six années de bras de fer diplomatiques pour que l’épilogue tombe enfin. Vendredi 23 janvier, à l’expiration du dernier sursis accordé par la Maison-Blanche, ByteDance a cédé ses activités américaines. TikTok, géant planétaire du divertissement algorithmique, change de main aux États-Unis pour mieux sauver sa peau. Et, au passage, redessiner les frontières de la souveraineté numérique.

Derrière cette transaction, une loi. Votée en 2024 sous l’administration Biden, confirmée par la Cour suprême, elle imposait à la maison mère chinoise de renoncer à sa filiale américaine sous peine d’interdiction pure et simple. Le texte devait entrer en vigueur en janvier 2025.

Donald Trump, revenu aux commandes, en avait différé l’application à trois reprises. Le dernier délai de cent vingt jours, fixé en septembre, est arrivé à son terme.

Après des mois de négociations entre Washington et Pékin, un compromis a été trouvé. TikTok aux États-Unis appartient désormais majoritairement à un consortium d’investisseurs composé d’Oracle, du fonds californien Silver Lake et du fonds souverain émirati MGX, précise la BBC. D’autres actionnaires complètent l’attelage, majoritairement américains, parmi lesquels figure aussi le Français Xavier Niel. ByteDance, lui, conserve une participation minoritaire, juste en deçà de 20 %.

TikTok, un outil de surveillance ?

C’est ainsi qu’une nouvelle entité a vu le jour : TikTok USDS Joint Venture LLC. Elle est désormais dépositaire de l’essentiel : les données des utilisateurs américains, la modération, la sécurité… et surtout l’algorithme. Celui-ci sera « réentraîné » à partir des données locales et hébergé dans les infrastructures cloud d’Oracle.

Reste une inquiétude latente. La proximité entre Larry Ellison, patron d’Oracle – désormais détenteur de 15 % du capital – et Donald Trump nourrit une suspicion. TikTok pourrait-il devenir un instrument de surveillance ou de propagande d’État ?

Pour continuer à utiliser l’application, les internautes doivent accepter de nouvelles conditions d’utilisation, estampillées « made in USA ». Officiellement, rien de révolutionnaire. Mais, à y regarder de près, un glissement s’opère.

La Tribune, qui a comparé les versions antérieures et postérieures au 22 janvier, évoque « une utilisation des données plus permissive ». Dans une mise à jour publiée après la conclusion de l’accord, la nouvelle coentreprise a élargi le périmètre des informations de localisation qu’elle se réserve le droit de collecter.

Désormais, TikTok pourra, selon ses propres termes, « collecter des données de localisation précises, en fonction de vos paramètres » là où l’ancienne politique ne permettait que des données « approximatives ».

Géolocalisation, IA, données

L’entreprise précise que ces informations sensibles seront traitées « conformément au droit applicable » et que l’utilisateur pourra désactiver à tout moment les services de localisation dans les réglages de son appareil. Jusqu’ici, TikTok se contentait de données issues de la carte SIM ou de l’adresse IP. La géolocalisation GPS, même approximative, n’était pas exploitée par défaut dans la version américaine la plus récente.

D’autant que la géolocalisation n’est pas le seul terrain d’expansion. La nouvelle entité élargit aussi ses prérogatives en matière d’intelligence artificielle. Seront désormais collectées les « invites et questions » adressées aux outils d’IA de TikTok, ainsi que des informations détaillées sur « comment, quand et où » un contenu a été généré.

Pourtant c’est au nom de la sécurité nationale que le Congrès avait imposé la vente. La crainte, récurrente à Washington, était celle d’un accès indirect de Pékin aux données des citoyens américains. À ce jour, la réponse officielle de la nouvelle coentreprise se veut rassurante : selon la BBC, sa mission serait « de sécuriser les données des utilisateurs américains, les applications et l’algorithme grâce à des mesures exhaustives de protection de la vie privée et de cybersécurité ».