La photographe, désormais membre de l’Académie des Beaux-Arts, expose ses séries emblématiques aux Franciscaines, à Deauville. Rencontre avec cette artiste incontournable dont l’œuvre interroge et déconstruit les stéréotypes de la beauté.
Valérie Belin déploie aux Franciscaines, à Deauville, Les Choses entre elles, un panorama, en une soixantaine d’œuvres, de ses débuts à ses dernières séries. Depuis une trentaine d’années, l’œuvre de cette photographe à la renommée internationale fait écho à l’époque « dominée par le mythe de Narcisse et de Faust », comme elle le précise. « Je ne fais que montrer les effets de la mondialisation, de l’atomisation. » Elle en déconstruit les stéréotypes de beauté figée qu’elle dynamite avec des héroïnes aussi glacées que vénéneuses. Dans ses photographies, le danger n’est jamais loin. La pression sourd. Ce qui n’a pas déplu à l’Académie des Beaux-Arts, où elle vient de faire son entrée. Alors, Valérie Belin, intemporelle ou immortelle ?
Madame Figaro. – Que raconte cette exposition ?
Valérie Belin. – Elle montre l’évolution de ma démarche. Au premier étage, on verra mes premières séries en noir et blanc, liées au procédé analogique, une période où mon travail est très proche de la photographie comme empreinte lumineuse – les Miroirs vénitiens (1997) sont presque comme des radiographies d’objet –, jusqu’à l’apparition des formes humaines avec les Bodybuilders (1999) et la Mariée marocaine (2000), qui annonce ce qui se passe au second étage, centré autour du portrait et de mes séries plus récentes à partir de 2006, caractérisées par l’apparition de la couleur dans mon travail. La première Corbeille de fruits (2007), que l’on voit en montant les escaliers, l’annonce. La couleur est pour moi une dimension en soi. Je vais la modifier, comme si tout mon travail pouvait être considéré comme noir et blanc, avec certaines photos peintes. Contrairement au premier étage, où l’on a des « vrais » gens, au second étage, on peut douter de la réalité des sujets, un phénomène d’irréalité s’installe, lié à la couleur, qui va déréaliser mes sujets. Le traitement des carnations est totalement perverti ; la couleur réaliste est modifiée au profit de l’image. Ces deux grandes périodes dans mon travail sont physiquement appréhendées par les deux niveaux de l’exposition, un peu comme un état des lieux.
La photographie véhicule elle-même des stéréotypes, elle en fabrique aussi quasiment.
Valérie Belin
Comment est née cette exposition ?
Il y a trois ans, j’ai rencontré Annie Madet-Vache, la directrice des Franciscaines, lors du vernissage de l’exposition Esprit pop, es-tu là ?, où était montrée une de mes photographies de la série All Star (2016). L’idée d’y faire une exposition a germé, puis Annie est venue à l’atelier et nous avons choisi de faire une exposition centrée plutôt sur le portrait féminin, qui domine mon travail depuis une dizaine d’années, tout en en donnant aussi les clés avec les œuvres du début – les séries de typologies en noir et blanc, celles des jeunes mannequins d’agence Modèles I (2001), Bodybuilders II (1999) et des œuvres qu’on n’a pas vues depuis longtemps, comme la série des Cristal II (1994), une Mariée marocaine (2000) – première série où je photographie des femmes, réduites ici à l’état de décor. Ces œuvres mettent en place ce qui va se développer dans des séries plus complexes avec la surimpression, c’est-à-dire cette dissolution du portrait dans un environnement qui va donner du sens au portrait.
Autour de quoi travaillez-vous, finalement ?
Autour des stéréotypes – la photographie véhicule elle-même des stéréotypes, elle en fabrique aussi quasiment. Avec le travail de surimpression, c’est un peu comme si je venais déconstruire ce stéréotype par l’ajout. Par exemple, souvent les jeunes femmes posent de manière très neutre, sans expression, et l’ajout de la surimpression introduit au contraire le mouvement, le chaos, le désordre, comme la métaphore de l’intensité de leur pensée.
« Alors qu’aujourd’hui, on est envahi d’images numériques, très lisses, dont on ne sait plus si elles sont vraies ou fausses, l’héliogravure réintroduit quelque chose de tangible »
Valérie Belin
C’est la première fois que vous allez montrer des héliogravures ?
Oui, avec la série des Cover Girls (2025), ici dans un ensemble de cinq, j’ai voulu revenir à un process apparemment plus simple, où la surimpression se donne à voir en tant que telle. On a le visage et ces coupures de journaux qui viennent au-dessus, qui le contraignent de manière un peu plus brutale. On peut presque parler de photomontage. Alors qu’aujourd’hui, on est envahi d’images numériques, très lisses, dont on ne sait plus si elles sont vraies ou fausses, l’héliogravure réintroduit quelque chose de tangible. Ce procédé m’a permis de retrouver la rugosité du réel, à travers la matière du papier (du Velin d’Arches), beaucoup plus présent que le papier photo. À travers celle de l’encre, avec la profondeur des noirs, la granulation provoquée par l’émulsion sensible sur la plaque de cuivre… Ces jeunes femmes nous ramènent aux tabloïds, au cinéma hollywoodien qui m’a constamment habitée. Elles sont un peu des héroïnes hitchcockiennes, des plantes vénéneuses, habitées par des idées de revanche, de mort…
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Comment appréhendez-vous le développement de l’IA ?
Pour moi, il y a un tournant à prendre. D’une certaine manière, dans mes séries les plus récentes, on pourrait se demander si je n’ai pas utilisé l’IA puisque mes sujets sont de plus en plus fabriqués, déréalisés. Mes modèles sont comme des fabrications de laboratoire, façonnées, habillées, maquillées, coiffées dans un certain style pour évoquer des allégories. J’ai fabriqué des héroïnes qui sont dans une forme de résistance au mimétisme. Dans mes images, il y a toujours un paradoxe entre quelque chose de vivant et d’inerte, surtout dans mes premières séries. Dans les plus récentes, cela se noue plutôt entre la fiction et le réel, comme avec les Painted Ladies (2017) où chaque centimètre de peau est recouvert de maquillage, le visage est totalement peint, sauf les yeux du modèle, comme si j’avais créé un Frankenstein avec la peinture et la photographie. Et cela ne m’intéresse pas du tout de faire des images avec l’IA, c’est en contradiction avec ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. Je photographie des gens qui se transforment en image. Si tout d’un coup c’est moi qui fais l’image et non pas les gens, plus rien n’existe, il n’y a plus de dualité ni d’enjeu. Il y a toujours quelque chose qui cloche dans mes images, car le vivant persiste. S’il n’y a plus de vivant, il n’y aura plus de paradoxe.
Valérie Belin. Les Choses entre elles, du 24 janvier au 28 juin, aux Franciscaines, à Deauville (Calvados). lesfranciscaines.fr