Louis Le Nain, La Forge (détail)

Louis Le Nain, La Forge (détail), vers 1640

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Huile sur toile • 69 x 57 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Erich Lessing / Bridgeman Images

Voici la famille Wulquin, rassemblée autour d’une enclume super star. Monsieur le maréchal porte un haut rouge, comme ses braises industrieuses. Devant la cheminée, il manipule sa pince et se retourne vers nous, nous fixant d’un regard souterrain. À ses côtés, Mme Wulquin pose en égale, bras croisés. Elle aussi nous observe, vêtue d’une robe fatiguée. Fichu sur la tête, elle patiente, sereine.

Au premier plan, à droite de l’enclume, deux personnages portent aussi du rouge. Un homme barbu est assis de profil, chapeauté, plus âgé. Il a saisi une fiasque d’osier par le col. L’air médusé, il fixe un élément hors champ. Le jeune acolyte collé à son épaule suit son regard avec une part d’inquiétude. De l’autre côté de l’enclume, un second duo de petits garçons se tient dans l’ombre. Le plus grand actionne le soufflet, tirant sur une corde. Sous son bonnet cramoisi, il rêvasse pendant que son tout petit voisin, coiffé du crépitement des flammes, nous étudie sagement, mains dans le dos.

Louis Le Nain, La Forge (détail)

Louis Le Nain, La Forge (détail), vers 1640

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Huile sur toile • 69 × 57 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Erich Lessing / Bridgeman Images

Des fers-à-cheval sont accrochés au mur, une déco toute trouvée pour cette famille qui ne baigne pas dans le bonheur mais qui ne sombre pas non plus dans un malheur de misère.

La grisaille spartiate de l’atelier est réchauffée par l’orange et le bleu des flammes. Sur les murs défraîchis, certaines lignes fusent. On imagine un colombage, peut-être la structure métallique d’un établi. Des fers-à-cheval sont accrochés au mur, une déco toute trouvée pour cette famille qui ne baigne pas dans le bonheur mais qui ne sombre pas non plus dans un malheur de misère. Certes, les habits sont fatigués, d’un brun usé, d’un blanc très cassé, mais aucun trou ni rapiècement n’est à relever. La friperie est maîtrisée, quasi endimanchée.

Un air solennel flotte dans la pièce, comme le parfum sans chichi d’une communion domestique. Au milieu du doux foyer, pas de table basse mais une enclume d’acier surélevée par un billot de pierre. L’ami de la famille doit approcher les 400 kilos. Sa surface, polie par les retombées pesantes et claires du marteau, réfléchit le rougeoiement des flammes.

Louis Le Nain, La Forge (détail)

Louis Le Nain, La Forge (détail)

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Huile sur toile • Coll. département des peintures, musée du Louvre, Paris • © Erich Lessing / Bridgeman Images

À propos de marteau, flotte au-dessus de l’enclume un curieux maillet – mal fini, comme un songe. Dans cette forge, tout est étrange. Que peuvent bien fabriquer ces silhouettes détachées ? C’est pas Le Creusot ici ! On est loin du rush d’une fonderie où les gestes chronométrés doivent s’enchaîner pour manier une pâte en fusion. Cette troupe insolite propose une vision du travail particulière, sans aucun zèle ardent.

Louis Le Nain, La Forge (détail)

Louis Le Nain, La Forge (détail), vers 1640

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Huile sur toile • 69 × 57 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Erich Lessing / Bridgeman Images

On boit un coup, on rêvasse. Le temps ne compte pas, tout comme le danger. En guise de tablier, les petits anges portent des chemisettes de lin sous les vestons. Les mèches du bambin caressent des flammes blanches qui doivent culminer à 1 500 degrés. Thermostat idéal pour Home Sweet Home ; chaleur tournante étrangère au sweating-system (formule anglaise du XIXe qui désigne une insoutenable industrie domestique).

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Le travail, ce labeur doux

La Forge (1640) est attribuée à Louis Le Nain (1593–1648), cadet d’une fratrie de peintres picards, avec Antoine et Mathieu. Né à Laon, le trio réside à Paris, rue Princesse, tout près de la foire Saint-Germain qui se tient chaque année en février. À l’époque, la mode picturale est à la caricature de petites gens aux mœurs égarées – beuverie, tabagie, bastonnade entre mendiants –, des moqueries moralisatrices venues des Flandres, avec une part d’autodérision.

À gauche, « Intérieur paysan » des frères Le Nain, vers 1645. À droite, « La Charrette » de Louis Le Nain, 1641

À gauche, « Intérieur paysan » des frères Le Nain, vers 1645. À droite, « La Charrette » de Louis Le Nain, 1641

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Huiles sur toile • 55,6 x 64,7 cm. 56 x 72 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington, DC. Coll. musée du Louvre, Paris

Les huiles des Le Nain surfent sur une autre mode, plus spirituelle. Loin du comique, leurs tableaux dégagent un parfum de sympathie à l’égard des moins favorisés. Peints dans des intérieurs rustiques, les personnages sont bercés d’une divine lumière, quasi protectrice. Il faut dire que l’époque est à la charité envers les plus humbles : affamés, opprimés, affligés, prisonniers, aveugles, malades, démunis. Fratelli tutti.

Le travail est un thème cher aux peintres du nord.

Ceci dit, le casting de Le Nain présente des gens humbles, non des mendiants. La différence est précisée à l’époque par Jean-Pierre Camus (écrivain et évêque, ami de François de Sales) : « Le pauvre c’est celui qui ne possède rien, dont il puisse tirer sa vie sans travail mais qui la gagne par son labeur. Le mendiant, c’est celui non seulement qui n’a rien dont il puisse vivre sans travailler, mais qui est même dans l’impuissance de gagner sa vie de son labeur par manquement de santé, d’industrie ou d’emploi ».

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Voici donc le travail défini en échappatoire de misère. Le thème est cher aux peintres du nord comme Jan van Vliet dont les gravures font défiler tisserands, cordonniers et chapeliers. Parmi tous les métiers, le maréchal-ferrant s’offre une bonne part du tableau : façon « dur labeur » pour Gabriel Metsu et son Forgeron d’armes (vers 1650) ; façon « dézoom atelier » pour Gerritsz et son Intérieur d’un forgeron (1644) ; façon « leçon de morale » pour David Ryckaert et son Atelier du forgeron (vers 1638).

À gauche, « Le maître d’armes » de Gabriel Metsu, 1650. À droite, « Vénus dans la forge de Vulcain » des frères Le Nain, 1641

À gauche, « Le maître d’armes » de Gabriel Metsu, 1650. À droite, « Vénus dans la forge de Vulcain » des frères Le Nain, 1641

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Huiles sur toile • 101,7 × 85,3 cm. 149,7 × 116,7 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam. Coll. musée des Beaux-Arts, Reims • © Bridgeman Images. CC0 musée des Beaux-Arts, Reims

Le travail figure aussi dans la production des Le Nain comme un parfum d’ambiance, à distiller dans le salon du propriétaire. Labeur doux, effort suspendu : dans les cadres du trio picard, les vies sont peu actives, les charrettes arrêtées. Les outils manipulés font surtout penser à des accessoires de mise en scène. Voyez la quenouille de l’Intérieur paysan brandie comme une preuve, ou l’enclume de La Forge (1640) proche du comptoir-autel.

Cercle de Cornelis Gerritsz Decker, Dans la forge

Cercle de Cornelis Gerritsz Decker, Dans la forge, XVIIe siècle

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Huile sur bois • 29,5 × 36,5 cm • Coll. particulière • Courtesy Van Ham Kunstauktionen

Le thème du maréchal-ferrant sera décliné par Mathieu dans Vénus dans la forge de Vulcain (1641), variante mythologique pour commanditaires olympiens. Quelle que soit l’interprétation de cette figure ouvrière, les frères Le Nain pourraient s’inspirer de travailleurs bien réels, implantés à Paris ou en Picardie. Pour l’anecdote, le clan Le Nain comptait dans ses rangs plusieurs serruriers et maréchaux-ferrants, installés vers Laon. Pour l’anecdote (bis), la ville est située à 50 km de Noyon, fief de Saint-Éloi, patron des forgerons.

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Un asile pour échapper à l’indigne ?

Qui est donc ce maître de forge ? Un artisan voisin de la rue Princesse ou un oncle picard, serrurier de son état ? Il pourrait aussi bien s’agir d’un modèle récurrent, habitué de l’atelier. Car au fil des tableaux des Le Nain, on retrouve les mêmes visages, les mêmes poses, les mêmes objets. Autant de signatures qui font la griffe des trois Laonnois. Ainsi, la pose de profil, fiasque en main, apparaît sur le Paysage avec des paysans et une chapelle (vers 1645).

À gauche, « Paysage avec des paysans et une chapelle » d’Antoine Le Nain, vers 1645. À droite, «  La Halte du cavalier » de Louis Le Nain, vers 1645

À gauche, « Paysage avec des paysans et une chapelle » d’Antoine Le Nain, vers 1645. À droite, « La Halte du cavalier » de Louis Le Nain, vers 1645

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Huiles sur toile • Coll. Wadsworth Atheneum, Hartford. Coll. musée Victoria et Albert, Londres • © Wadsworth Atheneum. © Artcurial

Le modèle du vieux chapeauté posera aussi sur la Halte du cavalier (vers 1645) qui présente une femme aux bras croisés, vêtue d’une robe familière. Des personnages qui ne sont ni fourbes, ni précieux, encore moins ridicules. La production des Le Nain table sur des interprètes discrets de la quiétude des gens de peu. Ce qui se joue dans le cadre ne vise pas une marrade expiatoire sinon une méditation intérieure. De quoi « tranquilliser le cœur », nous dit Sainte-Beuve.

Le forgeron de Le Nain n’est pas le puddleur massif et monumental qui sera sculpté dans l’acier à la fin du XIXe siècle par Constantin Meunier. Pourtant bien campé derrière son enclume, M. Wulquin ne bombe pas le plastron pour s’affranchir d’un joug machiniste du noir pays industriel.

À gauche, « Le démouleur de lingots » de Constantin Meunier, fin du XIX<sup>e</sup> siècle. À droite, « Le Parnasse » (détail de Vulcain), d’Andrea Mantegna, 1497

À gauche, « Le démouleur de lingots » de Constantin Meunier, fin du XIXe siècle. À droite, « Le Parnasse » (détail de Vulcain), d’Andrea Mantegna, 1497

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Acier. Tempera sur toile • 159 × 192 cm • Coll. musée /eunier, Bruxelles. Coll. musée du Louvre, Paris • Photo AnnikaHendriksen / Wikimedia. © C2RMF

Aux côtés de sa compagne, le forgeron pourrait incarner la figure humble et souveraine de l’artisan de sa propre vie, capable de rassembler les siens pour les mettre à l’abri.

Mais il n’est pas non plus le Vulcain moqué par les dieux de l’Olympe, le cocu boiteux du fond de la mine – démiurge asservi, subordonné aux commandes des puissants, martelant les glaives du roi ou ciselant les bijoux de la reine. Ni marteau, ni enclume. Le forgeron de Le Nain se place ailleurs, sur un entre-deux serein. Dans ce regard souterrain, chacun se fera son idée. Aux côtés de sa compagne, il pourrait incarner la figure humble et souveraine de l’artisan de sa propre vie, capable de rassembler les siens pour les mettre à l’abri.

Pour mieux révéler la Forge, ce cocon protecteur, on pourrait convoquer Sans asile (1883) de Fernand Pelez. Une œuvre de misère hyper réaliste qui met à la rue une mère de cinq enfants. Pour estomper l’anachronisme du rapprochement, certains reliront la mention de l’évêque Camus (voir ci-dessus). Pour assurer le sous-titre du dialogue entre les deux tableaux, lisons l’article 31 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « Tout travailleur a droit à des conditions de travail qui respectent sa santé, sa sécurité et sa dignité ».

Fernand Pelez, Sans asile

Fernand Pelez, Sans asile, 1883

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Huile sur toile • 136 × 236 cm • Coll. Petit Palais, musée des beaux-arts de la Ville de Paris • CC0 Paris Musées Collection

La dignité humaine – le sujet principal de la Forge ? – que Stéphane Hessel définissait comme « une place pour chacun, quel qu’il soit. Un toit, un repas, de la chaleur humaine ». Certes, Louis Le Nain y va un peu fort avec ses 1 500 degrés. Néanmoins, sa forge reste plus chaleureuse que le crépitement doré d’une couverture de survie.

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