Figure incontournable de l’industrie et de l’énergie, Anne Lauvergeon livre une lecture sans concession du monde actuel, entre fragilisation industrielle européenne, choix énergétiques contestés et rivalités entre grandes puissances.
Parmi les 23 entreprises innovantes au sein desquelles votre société de conseils ALP a des parts, on retrouve Urbanloop. Qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet ?
Anne Lauvergeon : « Chez ALP, nous nous intéressons à l’innovation utile. Notre vocation est de prendre des parts au capital des sociétés, mais pas uniquement. Nous accompagnons les fondateurs – qui restent toujours aux manettes de leur structure – pour les aider à réussir, en trouvant d’autres investisseurs, à structurer leur stratégie, à industrialiser leur solution, à développer leur clientèle… Et tout cela gratuitement. Actuellement, nous avons 23 participations dans des entreprises innovantes en France, aux États-Unis et en Afrique de l’Ouest. Un jour, Jean-Philippe Mangeot [le fondateur d’Urbanloop] est venu faire une présentation à l’école des Mines de Nancy, afin de remercier les écoles et les 300 étudiants qui avaient participé à l’aventure Urbanloop.
À l’écoute de son exposé, j’ai trouvé ça absolument génial, d’autant qu’il avait réussi à galvaniser tous ceux qui avaient travaillé avec lui. Je l’ai revu dans nos bureaux et je l’ai encouragé à créer une société et à régler les problématiques de propriété intellectuelle. Un mois plus tard, la structure était fondée et il avait la lettre du président de l’université de Lorraine indiquant que l’établissement laissait à l’entreprise la propriété intellectuelle. Je me suis alors dit : il est créatif, débrouillard, capable de gérer les problèmes rapidement.
ALP est devenu le premier investisseur d’Urbanloop après l’équipe à l’initiative du projet. Il a fallu quatre ans de travail pour obtenir la certification européenne. Nous sommes entrés aujourd’hui dans la phase de déploiement en France et aux Émirats arabes unis. Nous regardons également vers les États-Unis. Urbanloop est passée de start-up à scale-up en étant déjà rentable. »
Les capsules Urbanloop incarnent-elles l’avenir de la mobilité ?
« Dans les cœurs de ville, la périphérie urbaine, le monde rural et les endroits particuliers à l’image des parcs de loisirs, incontestablement. Nous sommes d’ailleurs en discussion avec de grands sites touristiques. Parvenir à transporter des gens confortablement, à bonne vitesse, à prix bas, sans CO2 et de façon réversible, est extraordinaire. D’autant que les capsules, la recherche et développement (R&D), l’ingénierie, proviennent de France. L’arrivée d’Urbanloop sur d’autres continents démontre aussi que l’équation fonctionne dans des cultures différentes. »
On remarque un ralentissement des levées de fonds à l’échelle nationale. Pensez-vous que l’écosystème start-up est en train de se fragiliser ?
« Des levées de fonds importantes existent toujours et il me semble que notre écosystème s’est amélioré grâce à l’arrivée d’une nouvelle génération d’entreprises et à BpiFrance. Nous manquons sans doute de profondeur dans les profils d’investisseurs, avec beaucoup de business angels, et pas suffisamment d’acteurs capables de se positionner sur des montants plus importants. Les start-up doivent plus que jamais faire attention aux effets de mode. Après le marketing sur le web, les plateformes, les cryptomonnaies et les blockchains, c’est désormais l’intelligence artificielle.
« L’université de Lorraine est un poids lourd français. »
Anne Lauvergeon, présidente de Mines de Nancy.
Si vous n’en parlez pas dans les cinq premières minutes de votre pitch, vous êtes à côté de la plaque. Or, les modes peuvent être dangereuses lorsque des opportunistes s’en saisissent en promettant des choses mirobolantes, sans qu’il n’y ait rien derrière. Ça fait grimper les valorisations, mais quand ça se dégonfle, ça fait mal. La France a d’excellents ingénieurs, mathématiciens, chercheurs, ainsi que des autodidactes remarquables. Depuis 20 ans, l’entrepreneuriat est valorisé, ce qui va dans le bon sens. On peut quand même regretter une majorité masculine forte parmi les fondateurs. »
Depuis 21 ans vous êtes présidente du conseil d’administration de l’école des Mines de Nancy. Quel regard portez-vous sur les deux décennies écoulées ?
« Le meilleur service que nous pouvons rendre à nos étudiants est de leur apprendre… à apprendre. Dans ce monde qui évolue en permanence, il faut savoir s’adapter. Si vous proposez des contenus prêt-à-penser, qui ne vous apprennent pas à évoluer, ça ne fonctionne pas. En 20 ans, l’école a progressé. Nous grimpons dans les classements.
« L’Étudiant » a classé Mines de Nancy cinquième école d’ingénieurs de France et nous sommes numéro 2 selon Les Échos en ce qui concerne le développement, la RSE… Aujourd’hui nous ne sommes plus seulement une école de province. À Mines de Nancy, nous misons sur le travail collectif, pour enseigner à travailler ensemble, mais aussi avec des designers, des communicants… Artem est un atout différenciant. Dans nos parcours, nous sommes toujours confrontés à des profils différents.
« Le nucléaire n’est pas la solution, mais il n’existe pas de solution sans nucléaire. »
Anne Lauvergeon, présidente de Mines de Nancy.
J’ai déjà annoncé que j’allais quitter la présidence, mais de nouveaux projets ont toujours rendu cette décision difficile à concrétiser. Après le changement du directeur de l’École au printemps, je chercherai un successeur motivé et impliqué pour amorcer la suite. »
Quel regard portez-vous sur l’enseignement supérieur en Lorraine ?
« L’université de Lorraine est un poids lourd français. Les écoles rattachées boxent dans des catégories différentes. Comme au football, certaines sont en Ligue 1, d’autres en Régionale 1. Les méthodes de recrutements sont différentes, certaines sont spécialisées dans des domaines. En tout cas, sur l’enseignement supérieur, Nancy progresse, Metz est bien classée aussi. »
En tant qu’ex-sherpa de François Mitterand, quel conseil donneriez-vous aujourd’hui à Emmanuel Macron ?
« J’ignore s’il écoute les conseils, ni même s’il les sollicite. Nous vivons une période chahutée, où les fondements installés après la Seconde Guerre mondiale volent en éclats. Je ne suis pas en accord avec des décisions prises par la Commission européenne. Sur l’énergie, les matières premières, l’Europe a perdu le nord.
Pour reprendre une image de l’ancien président argentin Menem [1989-1999], qui disait qu’il en avait assez que l’Argentine, dans les grandes négociations internationales, soit la tranche de jambon entre les États-Unis et l’Europe, j’ai l’impression que l’Europe est devenue la tranche de jambon entre les États-Unis et la Chine.
Ursula Von Der Leyen a accepté d’acheter pour 75 milliards de dollars de gaz liquéfié américain en affirmant qu’il était moins cher que le gaz russe, ce qui est faux. Mais surtout, et beaucoup plus grave, en feignant d’oublier que ce gaz contient 80 % de gaz de schiste, que nous nous sommes refusés à répertorier et à produire en Europe et pour lequel nous avons interdit toute R&D… »
Considérez-vous que nous devrions avoir massivement recours à l’énergie nucléaire pour nous décarboner ?
« Le nucléaire n’est pas la solution, mais il n’existe pas de solution sans nucléaire. Pour décarboner la production d’électricité dans le monde, je ne suis pas favorable à l’installation de réacteurs partout. En tant que présidente d’Areva [entre 2001 et 2011], je m’étais opposée à en implanter dans la Libye du colonel Kadhafi, dans la mesure où il me paraissait dangereux de lui laisser les décisions sur des réacteurs.
J’estime qu’il existe des pays qui ne sont pas faits pour accueillir l’énergie nucléaire, qui n’ont pas la culture de la sûreté nécessaire. Par contre, il n’y a pas de solution collective pour développer la production d’électricité exempte de CO2 sans le nucléaire, puisque les sources éolienne et solaire sont intermittentes [sans vent ou soleil, la production est nulle] et que le nucléaire fonctionne en base.
« Seuls deux pays en Europe sont moins industrialisés que la France, proportionnellement au PNB. »
Anne Lauvergeon, présidente de Mines de Nancy.
Nous savons stocker le pétrole et le gaz en grande quantité et de manière économique, mais pas l’électricité… La présidente de la Commission européenne a poussé les États à recourir massivement aux renouvelables, sans jamais se préoccuper de cette notion d’intermittence, ni d’ailleurs de l’industrialisation en Europe. Le dumping chinois a fait que nous ne disposons plus des moyens de ce secteur industriel.
Par ailleurs, 7 % des émissions de CO2 mondiales sont générées par les pays européens. Nous pourrions passer à 0 et sacrifier encore un peu plus notre croissance, mais le reste du monde ne suit pas… bien au contraire. »
Quel regard portez-vous sur l’industrie française ?
« La situation industrielle française s’est beaucoup dégradée. Seuls deux pays en Europe sont moins industrialisés que nous, proportionnellement au PNB : Malte et Chypre. À force de communiquer sur la réindustrialisation, nous ne regardons plus la situation. Aidons d’abord les entreprises qui existent à ne pas déposer le bilan. Comme Vencorex [à Pont-de-Claix en Isère], les deux usines Michelin [à Cholet dans le Maine-et-Loire et à Vannes dans le Morbihan], ou Novasco. Le principal problème reste l’énergie qui est trop chère… »
Avec le recul, y a-t-il un choix ou une décision que vous referiez autrement lorsque vous étiez présidente d’Areva ?
« Bien sûr ! Surtout maintenant que l’on connaît la suite… Areva était devenue numéro 1 mondial, numéro 1 aux États-Unis. Partie après deux mandats de cinq ans en 2011, j’ai assisté impuissante, mais pas silencieuse, au triomphe de l’écologie politique dans sa politique antinucléaire, en imitation du modèle allemand.
L’État français a oublié le groupe pendant six ans après Fukushima. Des milliers de talents ont dû partir, la plupart des projets ont été abandonnés. Areva était un groupe stratégique qui apportait au commerce extérieur de la France de manière significative. Finalement, l’État a amené les 7 milliards d’euros dont l’entreprise avait besoin, mais trop tard.
Je remarque que quand Air France a été en difficulté pendant la pandémie du Covid, la même somme a été délivrée en six semaines. Je pense que notre filière était plus stratégique encore. Depuis lors, la France a perdu tous les appels d’offres pour les nouveaux réacteurs et a laissé sa place de leader aux USA et à la Russie, qui ont adopté le modèle d’Areva avant sa séparation en deux entités. Les factures d’électricité ont gonflé et la précarité énergétique s’est développée. Ce n’était pas notre feuille de route. »